Avec Histoires Étranges – La Ville funéraire, Mangetsu propose un livre un peu à part dans la collection Junji Ito. Il ne s’agit pas vraiment d’un manga, ni d’un simple artbook, mais d’un recueil de nouvelles qui adapte plusieurs récits du maître de l’horreur. Kaoru Sawada, scénariste en chef de l’anthologie animée Junji Ito’s Horror Collection, reprend ici douze histoires issues de cet univers, avec quelques planches des mangas d’origine pour ponctuer la lecture.
L’idée est intéressante, parce qu’elle déplace immédiatement le rapport à l’angoisse. Chez Junji Ito, l’horreur passe d’abord par l’image ; par un visage qui se déforme, une texture trop organique, une page tournée au mauvais moment, un détail impossible à oublier. Ici, le livre demande autre chose : que le lecteur reconstruise lui-même ce que le dessin montre d’habitude frontalement.
Sur le papier, le pari est risqué. Adapter Junji Ito en nouvelles, c’est forcément perdre une partie de ce qui fait sa force. Mais c’est aussi une manière de revenir autrement sur ses obsessions : la mort, le corps, la culpabilité, les lieux qui se dérèglent, la normalité qui devient insupportable sans prévenir.
Mais est-ce que La Ville funéraire donne vraiment une nouvelle épaisseur à ces histoires, ou est-ce qu’il rappelle surtout que Junji Ito reste plus puissant quand il laisse ses images parler à sa place ?
Lire l’horreur au lieu de la voir
La première chose à accepter, c’est que La Ville funéraire ne produit pas la peur de la même façon qu’un manga de Junji Ito. Le livre n’a pas la violence immédiate d’une double page, ni cette capacité très particulière à faire surgir le malaise dans un dessin presque trop calme. Ici, l’angoisse avance par les mots ; elle passe par les pensées, les détails, les explications, parfois par une forme d’intériorité plus marquée.
C’est là que le recueil trouve son intérêt. Certaines histoires gagnent à être traversées depuis l’esprit des personnages. Le remords, la fascination, le dégoût ou l’incompréhension deviennent plus explicites. On ne regarde plus seulement quelqu’un être happé par l’étrange, on l’accompagne dans cette bascule, ce qui modifie forcément la sensation de lecture.
Cette approche fonctionne surtout quand le texte laisse la bizarrerie s’installer sans trop expliquer. Les meilleurs passages gardent ce qui fait la force d’Ito : une situation simple, presque banale, qui se met à dérailler jusqu’à devenir impossible à ramener dans le réel. Un rêve qui s’étire, des funérailles qui prennent une tournure absurde, un tunnel, une créature échouée sur une plage. Les points de départ restent nets, et c’est souvent cette simplicité qui les rend efficaces.
Le problème, c’est que la prose a parfois tendance à clarifier ce que le dessin pouvait laisser flotter. Elle donne des états d’âme, pose des mots sur la peur, accompagne le lecteur là où le manga pouvait simplement le placer devant quelque chose d’inacceptable. Ce n’est pas mauvais en soi, mais cela change profondément la nature de l’expérience.
La Ville funéraire est donc plus intéressant quand il assume cette différence que lorsqu’il tente de reproduire l’effet du manga. Il ne remplace pas les œuvres originales, il les contourne, les rééclaire, parfois les rend plus accessibles, mais sans retrouver leur violence visuelle.
Une fidélité qui rassure et qui limite
Le recueil a pour lui une vraie fidélité à l’esprit de Junji Ito. On retrouve ses thèmes, ses ruptures de logique, cette manière de faire basculer le quotidien dans une anomalie qui ne demande jamais vraiment la permission. La mort, le corps, la famille, les lieux fermés, les phénomènes absurdes : tout cela reste bien présent.
Cette fidélité rassure. On ne sent pas un texte qui chercherait à moderniser Ito, à l’expliquer trop lourdement ou à transformer ses histoires en horreur plus conventionnelle. Kaoru Sawada connaît clairement cette matière et respecte son étrangeté. Le livre garde une forme de sécheresse, de frontalité, qui évite de transformer l’ensemble en roman d’ambiance trop bavard.
Mais cette même fidélité crée aussi une limite. Pour ceux qui connaissent déjà les mangas dont ces nouvelles sont tirées, La Ville funéraire ressemble davantage à une seconde lecture qu’à une vraie redécouverte. On retrouve des histoires, des idées, des chocs déjà connus, mais avec moins de force immédiate. L’intérêt vient alors surtout du changement de point de vue.
Les planches intégrées rappellent régulièrement d’où viennent ces récits. C’est une bonne idée, parce qu’elles gardent un lien avec l’origine graphique de l’œuvre. Mais elles produisent aussi un effet paradoxal. Chaque image de Junji Ito rappelle à quel point son dessin manque dès que le texte reprend seul la main.
Le recueil se tient donc dans un entre-deux. Il est trop lié aux mangas pour être complètement autonome, mais trop textuel pour provoquer le même choc. C’est ce qui le rend intéressant, mais aussi ce qui l’empêche d’être indispensable.
Le poids de l’absence de l’image
La vraie limite du livre, elle est là. Junji Ito est un auteur dont la peur passe beaucoup par le corps, les transformations ; qui s’ouvre, se répète, devient presque un architecte d’un monde en perdition. En prose, cette horreur corporelle perd une partie de son impact. Elle peut être décrite, parfois bien même, mais elle ne s’impose pas avec la même brutalité.
Ce manque ne rend pas La Ville funéraire inutile, mais simplement plus clivant. Un lecteur déjà familier de Junji Ito pourra y trouver une manière différente de revisiter certaines histoires. Un autre qui découvre son univers par ce recueil risque en revanche de passer à côté de ce qui fait vraiment sa singularité. Ce n’est pas le meilleur point d’entrée… et paradoxalement pas forcément une lecture à conseiller à un amateur éclairé.
L’ouvrage fonctionne mieux comme complément, une variation, une extrapolation. Il permet de s’attarder sur les idées, sur les peurs, sur la mécanique interne de certaines nouvelles. Il donne parfois un accès plus direct aux personnages. Mais il ne faut pas attendre de lui qu’il remplace le choc du trait, ni la mise en scène de la page.
Il y a aussi une question de rythme. Douze nouvelles, 408 pages, une forme qui passe d’une histoire à l’autre : tout cela confère au recueil une lecture assez généreuse, mais pas toujours égale. Certaines nouvelles supportent très bien le passage à la prose. D’autres semblent avoir besoin de l’image pour respirer.
Au fond, La Ville funéraire vaut surtout pour ce qu’il révèle en creux. Il montre que l’univers de Junji Ito peut exister autrement, mais aussi que sa vraie puissance vient de cette alliance très précise entre idée, dessin et moment de révélation. Quand l’un de ces éléments manque, l’étrange reste présent, mais il mord moins fort.






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