Strange Maps
Kurihara face aux secrets de sa famille
Une femme avoue avoir tué plusieurs personnes dans sa jeunesse, tandis qu’un dirigeant de compagnie ferroviaire se réveille sur les rails d’un tunnel sans savoir comment il est arrivé là. Ailleurs, un étudiant découvre une vieille carte liée à la mort de sa grand-mère. Strange Maps multiplie d’abord les questions avant de rapprocher ces histoires, avec une différence importante par rapport aux précédents romans d’Uketsu : le détective est cette fois directement concerné par ce qu’il cherche.
Cet étudiant, c’est Kurihara, l’architecte qui aidait à comprendre les plans inquiétants de Strange Houses. On le retrouve avant sa vie professionnelle, alors qu’il cherche encore comment surmonter la mort de sa mère. La carte représente sept créatures et se trouve au centre des recherches qu’elle a laissées inachevées. Le roman garde les images et les secrets de famille, mais accorde davantage de place à son personnage. Une bonne manière de renouveler la formule ou une enquête trop guidée pour conserver tout son mystère ?
Le passé de Kurihara devient une enquête
Kurihara étudie l’architecture et cherche un emploi. Lorsqu’un cabinet lui demande pourquoi il a choisi cette voie, la réponse devrait être simple : sa mère lui a transmis cet intérêt. Mais parler d’elle provoque chez lui des crises qui l’empêchent de respirer. Le problème est assez concret pour compromettre un entretien, et assez ancien pour qu’il ne puisse pas le résoudre en préparant mieux sa candidature. Avant même de partir, le jeune homme a une raison de revenir sur son histoire familiale.
Il apprend alors que sa grand-mère maternelle est morte dans des circonstances troubles, avec une carte ancienne à la main. Sa mère s’était penchée sur cette affaire et avait laissé des recherches inachevées. Le voyage de Kurihara le conduit vers un village côtier abandonné, des événements liés au chemin de fer et des souvenirs que les documents ne suffisent pas toujours à éclaircir.
Ce point de départ donne au héros un intérêt personnel à poursuivre. Comprendre la carte pourrait aussi lui permettre de comprendre sa mère et sa propre réaction lorsqu’il l’évoque. Les trouvailles ont ainsi des conséquences sur celui qui les interprète. On peut découvrir Kurihara ici sans avoir lu Strange Houses : ses études, ses difficultés et les recherches interrompues de sa mère suffisent à saisir ce qui le pousse à partir.
Des dessins qui aident vraiment à suivre
Les cartes et les schémas ont une fonction très pratique. Ils montrent les lieux, les déplacements et la configuration du tunnel au lieu de demander au lecteur de reconstruire mentalement chaque explication. Une disposition qui prendrait un long paragraphe devient immédiatement compréhensible sur une figure. Uketsu peut ainsi multiplier les informations sans rendre la géographie de l’enquête pénible à suivre.
Le procédé reste particulièrement agréable lorsque les hypothèses se précisent. Les dessins accompagnent les changements de raisonnement et permettent de voir ce qui posait problème dans la première interprétation. Le texte et l’image se répondent assez bien pour que l’on garde les lieux en tête, même lorsque le récit revient sur des faits plus anciens. Le livre demande de l’attention, mais rarement de lutter contre la manière dont les informations sont présentées.
Uketsu sait relancer une question avant que la précédente soit complètement oubliée. Les explications restent simples et les illustrations interrompent régulièrement les blocs de texte. Cela donne une lecture rapide, davantage portée par l’envie de connaître la suite que par le goût de la description. La contrepartie, c’est que le roman prend aussi très souvent le lecteur par la main.
Le détective trouve parfois trop vite pour nous
Kurihara remarque les détails utiles et passe rapidement de l’observation à la déduction. C’est efficace pour maintenir le rythme, moins pour laisser le temps de chercher. Le roman présente un indice et le héros commence déjà à l’expliquer, avant qu’on ait vraiment pu s’y arrêter. On comprend comment il avance, mais l’on a moins souvent l’occasion d’arriver à la réponse avant lui. Les cartes sont sous nos yeux, mais le livre ne nous laisse pas longtemps seuls avec elles.
Les rappels ont le même avantage et le même défaut. Reprendre un élément ancien au moment où il devient important évite de feuilleter le livre pour retrouver le passage concerné. Mais à force d’expliciter les liens, Uketsu réduit la satisfaction de les établir soi-même. Le récit est très accueillant pour qui lit peu de romans policiers ; il se montre parfois trop prévenant avec ceux qui aiment conserver une hypothèse quelques pages avant qu’on la confirme ou qu’on la démonte.
Le choix de suivre le détective lui-même accentue cette impression. Kurihara avance plus vite que nous et l’on découvre surtout ses conclusions, avec moins d’occasions de partager ses hésitations. Ses déductions se suivent bien, mais on aimerait parfois pouvoir chercher avec lui au lieu de le regarder trouver. Strange Maps reste prenant comme aventure policière ; pour le plaisir de résoudre soi-même une énigme, il se montre moins généreux.
La vieille carte ne fait pas toute l’histoire
Le titre et les sept créatures donnent envie d’examiner le document jusqu’à comprendre ce qui cloche. Pourtant, l’enquête dépasse assez vite cette seule promesse. Les circonstances des morts, les déplacements et l’histoire du village occupent une place importante. Les cartes servent autant à rendre ces événements lisibles qu’à proposer des énigmes visuelles. La carte ancienne garde sa fonction dans l’ensemble, mais elle ne dirige pas constamment la lecture.
C’est à la fois une ouverture bienvenue et une petite déception. Le roman évite de répéter le même exercice pendant des centaines de pages, mais le document le plus intrigant se retrouve parfois derrière des questions policières plus habituelles. Il vaut mieux avoir envie de suivre le voyage de Kurihara que d’attendre une succession de monstres dessinés dont chacun cacherait son propre casse-tête. Le livre offre une enquête illustrée continue, avec ses détours et ses rencontres, plutôt qu’un catalogue de cartes à décoder.
Les créatures dessinées, les morts anciennes et le tunnel installent une inquiétude immédiate. Le village apporte aussi ses usages, ses rapports de domination et ce que les habitants ont voulu taire. Mais l’intérêt se déplace progressivement vers les actes humains et leurs conséquences. La question devient moins celle d’une menace impossible à comprendre que celle de personnes prises dans une histoire dont elles ne maîtrisent pas toutes les règles.
Ce changement donne au passé familial plus de poids. Les recherches de la mère de Kurihara ne sont pas seulement un dossier pratique laissé au bon endroit : elles montrent qu’elle a elle aussi vécu avec ces questions sans parvenir à toutes les régler. Reprendre son travail oblige le fils à la considérer autrement qu’à travers le blocage qui l’empêche d’en parler. Le roman gagne beaucoup lorsqu’il relie ainsi une découverte à ce que le héros pensait savoir d’un proche.
En revanche, la peur s’atténue à mesure que les mécanismes s’expliquent. L’étrangeté des images promet quelque chose de plus dérangeant que ce que le récit entretient sur la durée. Les événements restent graves et l’histoire du village n’a rien de joyeux, mais l’ensemble laisse davantage respirer que les enquêtes les plus malsaines d’Uketsu. Il ne faut pas attendre de Strange Maps qu’il maintienne jusqu’au bout la même sensation de menace.
Kurihara doit aussi trouver sa place
Le jeune Kurihara possède déjà son goût de la logique, mais il ne sait pas encore quoi en faire dans sa propre vie. Son sérieux lui permet d’avancer dans l’enquête sans l’aider beaucoup à trouver sa place auprès des autres. Cette différence le rend plus attachant qu’un spécialiste sollicité uniquement pour apporter la bonne explication. Ses maladresses et son inquiétude sur l’avenir donnent au voyage un enjeu qui subsiste même lorsque certaines énigmes sont résolues.
La résolution relie les différents événements et revient à ce que Kurihara va faire de ce qu’il a appris. L’enquête trouve ainsi une fin qui compte aussi pour lui. Comprendre les faits lui permet de regarder autrement sa famille et ses propres difficultés. Le roman conserve de la tristesse, mais lui laisse une possibilité d’avancer. C’est une fin moins accablante que ce que le départ pouvait annoncer, sans que ce changement gâche l’intérêt du voyage.
Kurihara gagne à mener sa propre enquête

Strange Maps trouve son intérêt dans ce jeune détective qui doit comprendre sa famille avant de savoir comment avancer. Les cartes et les schémas rendent les lieux faciles à suivre, tandis que les affaires se rejoignent dans une intrigue qui donne envie de poursuivre. Le voyage apporte quelque chose au personnage au lieu de simplement aligner ses déductions. Uketsu renouvelle ainsi sa formule sans abandonner le plaisir d’examiner une image pour comprendre ce qui s’est passé.
Il explique parfois trop vite et laisse moins de place à la peur comme à la recherche personnelle des solutions. La vieille carte occupe aussi une place moins centrale que le titre le laisse imaginer. Mais le roman tient comme enquête illustrée et comme découverte du passé de Kurihara. À condition de ne pas attendre uniquement un nouveau cauchemar graphique, c’est une lecture entraînante qui a raison de s’intéresser davantage à celui qui résout les énigmes.
Points positifs
- Une enquête familiale qui donne une raison personnelle à Kurihara de poursuivre ses recherches.
- Des cartes et des schémas utiles pour comprendre les lieux et les raisonnements.
- Un récit facile à suivre malgré les différentes époques et affaires.
- Le jeune Kurihara gagne en intérêt au-delà de son rôle de détective.
- Une conclusion plus personnelle qui conserve une place à l’espoir.
Points négatifs
- Des indices souvent expliqués avant que le lecteur puisse vraiment les travailler.
- Une carte ancienne moins constamment au centre du récit que le titre le suggère.
- Une inquiétude qui s’atténue au profit d’une enquête plus classique.
