La Société très secrète des sorcières extraordinaires
Une famille choisie plus convaincante que la romance
- Auteur(e)
- Sangu Mandanna
- Traduction
- Laureline Chaplain
- Éditeur
- Lumen
- Date de publication
- 3 septembre 2026
- Nombre de pages
- 406
Sangu Mandanna a commencé la rédaction de ce roman pendant la pandémie, à un moment où l’isolement rendait le besoin de chaleur particulièrement concret. Elle voulait écrire l’inverse de cette période : une fantasy douce, romantique et pleine de personnes qui finissent par se trouver. Mika Moon, son héroïne, est directement née de cette envie, mais aussi de l’expérience de l’autrice en tant que femme de couleur neurodivergente cherchant un lieu où elle n’aurait plus à réduire une partie d’elle-même.
Publié en anglais en 2022, puis chez Lumen en 2023, La Société très secrète des sorcières extraordinaires revient au format poche le 3 septembre 2026. Mika est une sorcière britannique d’origine indienne, âgée de trente et un ans. Elle change régulièrement de domicile, évite les liens durables et poste sur internet des vidéos où elle prétend jouer un rôle de sorcière. Ian Kubo-Hawthorn comprend qu’elle ne joue pas et lui propose un emploi impossible : apprendre la magie à trois enfants réunies dans une propriété du Norfolk.
La Maison de Nulle Part réunit tout ce que Mika a appris à fuir : plusieurs sorcières au même endroit, des humains qui connaissent leur existence et une famille assez accueillante pour devenir dangereuse. Le roman promet une lecture réconfortante, une romance entre une sorcière solaire et un bibliothécaire fermé, puis une réflexion sur les liens que l’on choisit. Sa douceur donne-t-elle du poids à ces sujets, ou les protège-t-elle au point de refuser leurs conséquences ?
Une société construite pour séparer
Les sorcières existent au milieu du monde ordinaire, mais leur organisation ressemble moins à une communauté qu’à un protocole de sécurité. Primrose dirige le petit cercle britannique et impose des règles simples : ne jamais révéler la magie, ne créer aucun lien entre deux sorcières et limiter les réunions à quelques rencontres annuelles dans des lieux différents. Si un humain découvre la vérité, ses souvenirs peuvent être effacés.
Cette prudence possède une base réelle. La magie apparaît comme une poussière dorée que seules les sorcières distinguent. Elle est attirée par celles qui peuvent la manier et devient plus instable lorsqu’elles sont nombreuses au même endroit. Trois enfants sans contrôle suffisent à déclencher des flammes, des lévitations ou des objets animés. À cela s’ajoute la peur ancienne des humains, que Primrose considère toujours capable de revenir dès que le secret est mis en péril.
Le monde ajoute une cruauté plus intime : lorsqu’une sorcière naît, sa mère meurt peu après. Chaque enfant magique devient donc orpheline par nature. La règle explique pourquoi Primrose surveille les naissances et place les filles chez des adultes capables de cacher leurs dons. Elle donne aussi à toutes les sorcières une blessure commune, sans que le roman cherche réellement l’origine de cette fatalité ni la possibilité de la briser.
Primrose protège ainsi les siennes en reproduisant exactement ce qui les fragilise. Elle évite les catastrophes visibles, mais fabrique des femmes qui grandissent seules, ignorent comment demander de l’aide et ne peuvent jamais montrer toute leur identité à un proche. Le titre devient alors volontairement ironique. La société existe, pourtant elle interdit à ses membres de former une société au sens le plus élémentaire du terme.
Mika part avant d’être quittée
Primrose a recueilli Mika après la mort de ses parents, puis a confié son éducation à une suite de nourrices et de professeurs. Dès qu’un adulte comprenait ce que l’enfant pouvait faire, il disparaissait de sa vie et perdait ses souvenirs. Mika a donc appris que l’affection avait une durée courte et que son pouvoir la transformait vite en problème ou en outil. Une ancienne relation amoureuse, où ses dons ont été exploités, a renforcé cette certitude.
Adulte, elle voyage avec son chien Circé et change de maison avant que le voisinage ne pose trop de questions. Sa petite voiture contient pourtant des chaudrons, des livres, une serre entière et même un bassin à carpes koï, rangés grâce à la magie. Ce détail résume bien le personnage. Mika transporte partout la possibilité d’un foyer complet, mais refuse de le poser assez longtemps pour qu’il devienne réel.
Ses vidéos en ligne constituent sa seule entorse aux règles. Elle s’y montre avec des accessoires, parle de potions et réalise de vrais tours en comptant sur l’idée que personne ne croira une femme qui se présente ouvertement comme sorcière. Ses quatorze mille abonnés lui donnent un public, jamais une présence concrète. Mika paraît joyeuse, colorée et spontanée, mais cette énergie masque une discipline permanente : plaire sans laisser quiconque s’approcher.
La Maison de Nulle Part sait accueillir
La Maison de Nulle Part appartient à Lillian, une archéologue souvent absente qui a adopté Rosetta, Terracotta et Altamira. Au quotidien, les filles vivent avec Ian, ancien comédien aussi bavard qu’affectueux, son mari Ken qui entretient le domaine, Lucie qui tient la maison et Jamie, bibliothécaire arrivé ici à seize ans. Aucun de ces adultes n’est lié aux enfants par le sang, mais tous ont participé à leur éducation.
Le lieu convainc grâce à ses habitudes plus qu’à son excentricité. Les repas se discutent, le jardin demande du travail, la bibliothèque appartient autant aux filles qu’à Jamie et la chambre sous les toits laisse Mika regarder la mer. Lorsqu’elle tombe après un choc magique, les habitants se relaient près de son lit. Lorsqu’une décision concerne Rosetta, chacun donne son avis et Ian rappelle que Mika aura bientôt elle aussi une voix. Pour une femme toujours tolérée à condition de rester utile, être comptée dans un vote devient immense.
Cette chaleur conserve pourtant une faille. Ian recrute Mika pour enseigner, mais les habitants espèrent aussi qu’elle pourra résoudre un problème lié à Lillian et à l’arrivée prochaine de son notaire, Edward. Ils retardent la vérité jusqu’au moment où Mika s’est déjà attachée aux filles. La famille choisie se construit donc sur des gestes sincères et sur un mensonge collectif. Cette contradiction donne au dernier tiers son conflit le plus fort, car elle touche précisément la peur d’être aimée uniquement pour ce qu’elle peut fournir.
Trois élèves qui refusent le même moule
Rosetta, l’aînée, aime les livres et observe le monde extérieur avec une curiosité prudente. Une sortie en librairie prend pour elle la valeur d’une première liberté. Terracotta, au milieu, accueille Mika avec des menaces et protège la maison en testant chaque nouvelle personne. Altamira, la plus jeune, agit avant de réfléchir ; sa magie met le feu à une échelle puis la laisse flotter sans parvenir à redescendre. Leurs prénoms, choisis par Lillian, renvoient à l’écriture, à une armée protectrice et à l’art des grottes d’Altamira.
Mika adapte ses leçons au lieu de leur demander de devenir trois versions plus petites d’elle-même. Elle explique que la magie ressemble à un chiot enthousiaste : elle veut participer, mais elle provoque des dégâts si personne ne lui fixe de limite. Les filles apprennent à animer un caillou, à travailler avec des huiles et à préparer des potions. Les exercices restent assez concrets pour montrer une progression, sans transformer le roman en manuel de sorts.
Terracotta reçoit l’évolution la plus nette. Son hostilité vient de la crainte de voir une adulte de plus entrer, promettre de rester, puis repartir. Elle ne devient pas immédiatement douce lorsque Mika la protège ; la confiance avance par refus, erreurs et petites concessions. Rosetta et Altamira possèdent des caractères identifiables, mais elles restent plus souvent les deux pôles qui entourent Terracotta : la responsabilité calme d’un côté, l’élan comique de l’autre.
Le langage des filles, notamment les menaces de Terracotta et les jurons repris par Altamira, peut surprendre dans une ambiance vendue comme très douce. Il évite au moins d’en faire des enfants uniquement adorables. Elles mentent, provoquent, désobéissent et peuvent blesser quelqu’un avec un pouvoir qu’elles maîtrisent mal. Le roman prend leur sécurité au sérieux, même s’il transforme souvent l’incident en plaisanterie dès que le danger immédiat disparaît.
La magie préfère jouer plutôt qu’obéir
Sangu Mandanna ne construit pas un système rempli de catégories et de niveaux. La poussière dorée circule dans la nature, se concentre autour des sorcières et répond à leur volonté. Une potion demande des huiles, des plantes et une intention correcte. Un sort épuise celle qui le lance, tandis qu’un choc violent peut plonger son corps dans un sommeil réparateur. La magie possède des règles, mais elle conserve surtout un tempérament.
Cette approche convient parfaitement au ton cosy voulu par l’auteure. Les pouvoirs servent à ranger une maison dans une voiture, entretenir un jardin, préparer un thé ou rendre vivant un objet banal. Ils prolongent la personnalité de Mika et donnent de la fantaisie aux scènes quotidiennes. Le roman montre mieux la joie de pratiquer la magie que le fonctionnement précis de la société qui la cache.
Dès que l’intrigue regarde au-delà du domaine, le cadre devient beaucoup plus mince. Le nombre de sorcières, les différences entre les groupes, les limites de l’effacement des souvenirs et l’origine de la malédiction restent flous. La situation des trois filles devrait inquiéter tout le cercle, pourtant leur existence demeure une affaire presque privée jusqu’à la fin. La magie fonctionne comme expression de soi ; elle convainc moins comme réalité secrète organisée depuis des siècles.
Jamie a rejoint la Maison de Nulle Part à seize ans et s’occupe des filles depuis une décennie. Lillian possède l’autorité légale, mais lui tient le rôle parental le plus constant. Sa méfiance envers Mika part donc d’une raison crédible. Une inconnue repérée sur internet entre dans une maison où trois enfants doivent rester cachées, et chaque erreur peut les séparer. Son accueil froid sert d’abord leur sécurité, pas le plaisir d’installer artificiellement un homme grincheux face à une femme solaire.
Le personnage gagne en douceur lorsqu’il cesse de surveiller uniquement la sorcière pour regarder ce qu’elle apporte aux filles. La sortie de Rosetta, les nuits à parler dans la chambre de Mika et le temps passé près d’elle après l’accident ouvrent sa réserve. Son histoire familiale explique également pourquoi il défend ce foyer avec une telle rigidité. Comme Mika, il préfère fermer la porte avant qu’une personne extérieure puisse décider qu’il n’a pas sa place.
Jamie reste malgré tout très proche d’une fonction romantique connue. Bibliothécaire cultivé, protecteur, séduisant, fermé mais tendre avec les enfants, il rassemble beaucoup de qualités sans recevoir autant d’espace que Mika pour devenir contradictoire. Son conflit avec sa famille apparaît tard et se règle vite. Il existe pleinement dans la Maison de Nulle Part ; dès que le livre l’en éloigne, sa vie personnelle paraît beaucoup moins construite.
La romance saute quelques étapes
L’attirance entre Mika et Jamie est immédiate, même si leur confiance ne l’est pas. Le roman joue avec une opposition très lisible : elle remplit l’espace, il se retire ; elle accepte le risque d’un nouveau lien, il pense que protéger signifie empêcher toute ouverture. Les premières scènes fonctionnent parce que leur intérêt passe encore par l’observation. Jamie voit Mika enseigner, Mika comprend ce que les filles représentent pour lui, et chacun découvre une peur derrière l’attitude de l’autre.
La relation devient moins précise lorsqu’elle doit avancer. Plusieurs étapes attendues de la romance arrivent dans le bon ordre, mais sans toujours produire une intimité nouvelle. Le désir est souvent rappelé par le regard ou par les pensées, alors que les discussions les plus fortes concernent surtout leur enfance et la maison. Leur couple paraît possible et agréable ; il convainc moins comme lien devenu indispensable.
Le point de vue glisse régulièrement de Mika à Jamie au sein d’un même chapitre. Cette alternance rend leurs peurs accessibles, mais elle retire une partie de l’incertitude. Dès qu’un geste semble ambigu pour Mika, le texte explique parfois presque aussitôt ce que Jamie voulait dire. Le lecteur comprend les deux côtés, au prix d’une tension romantique que les silences auraient pu conserver plus longtemps.
La famille choisie se construit mieux
Le roman est beaucoup plus précis lorsqu’il parle d’affection familiale. Ian, Ken, Lucie, Jamie et les filles ne déclarent pas seulement que Mika compte. Ils lui donnent une chambre, l’attendent au repas, lui confient une décision, soignent son corps et modifient leurs habitudes pour lui faire une place. Même le jardin et la boutique de thé qu’elle rêve d’ouvrir deviennent des projets que d’autres peuvent soutenir.
Cette accumulation rend son attachement crédible. Mika ne découvre pas soudain qu’elle aime une bande d’inconnus parce que le récit approche de sa fin. Elle prend part aux corvées, se dispute avec Jamie, échoue devant Terracotta et mesure ce que coûte la première sortie de Rosetta. Le foyer se forme par une succession de tâches ordinaires. Le fantastique change leur ampleur, jamais leur nature.
Le mensonge autour de Lillian frappe d’autant plus fort. Les habitants affirment aimer Mika, mais ils l’ont aussi choisie pour une compétence susceptible de sauver leur famille. Sa colère ne crée pas un obstacle romantique artificiel ; elle réveille toutes les fois où une personne s’est approchée d’elle pour profiter de ses dons. Jamie finit par lui dire la vérité au risque de la perdre, geste juste mais très tardif, qui ne peut pas effacer immédiatement la décision collective de l’avoir tenue à l’écart.
Le poche convient mieux à cette douceur
L’édition française de 2023 comptait 406 pages dans un grand format vendu 17 euros. La nouvelle version poche conserve la traduction de Laureline Chaplain et ramène le prix à 8,50 euros, avec un volume de 11,2 × 18 cm pesant 248 grammes. Pour un roman autonome et très facile à lire, cette baisse change nettement la proposition. Le livre peut enfin être acheté comme lecture réconfortante sans demander le prix d’une nouveauté reliée.
La traduction garde des dialogues souples, les différences de ton entre Mika, Jamie, Ian et les enfants, ainsi que le vocabulaire contemporain lié aux vidéos et aux réseaux. Le texte se lit vite malgré ses 406 pages. Cette fluidité masque parfois des idées répétées, notamment l’opposition entre gentillesse de façade et bonté réelle, mais elle correspond au but du roman : offrir un séjour à la Maison de Nulle Part, pas une fantasy exigeant un carnet de notes.
Une maison plus forte que le sort
La Société très secrète des sorcières extraordinaires aborde de nombreux thèmes. Mika possède une solitude précise, liée à son enfance, à son pouvoir et à toutes les personnes qui ont voulu se servir d'elle. Rosetta, Terracotta et Altamira ne sont pas de simples enfants mignonnes à protéger. Ian, Ken, Lucie et Jamie donnent au foyer une vie qui passe par les repas, les soins, les désaccords et les décisions communes. La magie renforce ces gestes sans les remplacer.
Mais le roman protège trop souvent son confort, parfois au détriment de son histoire. Jamie reste moins développé que Mika, la romance franchit plusieurs étapes par convention et la fin résout très vite le cas d'Edward, de Primrose et les secrets de Lillian. Les origines des enfants méritaient également davantage d'espace. Ces limites n'effacent pas la chaleur de la Maison de Nulle Part ni la justesse du conflit central. Sangu Mandanna écrit une douceur qui tient, même lorsqu'elle refuse encore de regarder assez longtemps ce qui pourrait la fissurer.
Points positifs
- Mika possède une solitude crédible derrière une personnalité lumineuse.
- La Maison de Nulle Part devient un foyer par ses habitudes et ses décisions communes.
- Rosetta, Terracotta et Altamira réagissent chacune différemment à l'arrivée de Mika.
- La magie simple, joueuse et très concrète soutient parfaitement le ton domestique.
- Le mensonge autour de Lillian touche directement la peur centrale de l'héroïne.
- Ian, Ken et Lucie donnent au groupe une chaleur qui dépasse la seule romance.
- La famille choisie se construit dans les actes au lieu de rester une déclaration.
- Le format poche à 8,50 euros convient très bien à ce roman autonome.
Points négatifs
- Jamie existe moins en dehors de son rôle de protecteur et d'intérêt amoureux.
- La romance suit parfois ses étapes attendues sans approfondir assez le couple.
- Les changements de point de vue retirent une part d'incertitude aux silences.
- La scène sexuelle explicite s'accorde mal avec le ton et ignore une règle majeure du monde.
- Le cadre magique reste peu développé au-delà de la Maison de Nulle Part.
- Les origines et le déracinement des trois filles sont trop peu explorés.
- Edward apparaît trop tard pour devenir une menace réellement présente.
- La fin règle très vite la rigidité de Primrose et plusieurs conflits anciens.
