Ce qu’aimer veut dire

Une romance sensible mais trop pressée d'expliquer ses silences

Auteur(e)
Renri Hôjô
Traduction
Lola Vendries
Éditeur
Mahô
Date de publication
30 avril 2026
Nombre de pages
320

Renri Hôjô a construit son premier light novel autour d’une question assez simple pour tenir dans un titre, mais assez large pour réclamer trois volumes. Lauréat du prix Or de la dixième édition du Grand Prix Overlap Bunko, l’auteur imagine une romance universitaire née de deux années durant lesquelles il n’a presque pas fréquenté son propre campus. Cette origine se sent dans Ce qu’aimer veut dire. La solitude n’y est pas un joli trait mélancolique : elle modifie la manière de parler, de se protéger et de comprendre les intentions d’autrui.

Yû Terada a choisi de vivre à distance des autres après une relation qui l’a convaincu qu’il ne savait pas aimer comme il faudrait. Une nuit de janvier, il croise Hikari Fujimiya, étudiante populaire bloquée dehors sous la neige. Il l’héberge, puis la jeune femme revient avec un gâteau, prépare à manger et s’installe peu à peu dans son quotidien. Lui ne sait pas pourquoi elle insiste. Elle ne dit pas tout ce qu’elle cherche en frappant à sa porte.

Le premier tome possède donc une vraie matière : l’asexualité de Yû, le besoin de plaire de Hikari, deux enfances qui ont appris à craindre l’abandon et une relation que les mots habituels décrivent mal. Son alternance de points de vue donne de la profondeur aux malentendus, tandis que l’écriture a parfois peur de laisser une émotion sans mode d’emploi.

Deux solitudes sous la neige

La rencontre repose sur une situation presque trop commode. Hikari ne peut pas rentrer, le froid devient dangereux et Yû possède un appartement proche. Le roman évite pourtant de traiter cette nuit comme un raccourci vers l’intimité. Yû l’aide parce qu’il ne peut pas laisser quelqu’un dehors, puis maintient une distance sèche. Hikari parle beaucoup, teste ses réactions et comprend rapidement qu’elle devra revenir si elle veut faire tomber la barrière.

Le gâteau offert en remerciement, les repas et les visites régulières installent une routine avant de construire une romance. Cette progression domestique fonctionne très bien. L’appartement de Yû devient un lieu où Hikari peut cesser de jouer la fille appréciée de tous, tandis que sa présence oblige le jeune homme à interrompre l’isolement qu’il présente comme un choix. La chaleur du récit vient moins d’une déclaration que d’une place laissée à table.

Leur opposition est d’abord sociale. Yû repousse les gens avant qu’ils puissent l’atteindre. Hikari cherche au contraire à être désirée, invitée et reconnue par le plus grand nombre. Le résultat est pourtant identique : aucun des deux ne croit qu’une personne puisse rester après avoir découvert ce qu’il cache. La neige et le froid donnent une forme très visible à cette peur. Hikari grelotte dehors, mais Yû s’est lui aussi organisé une vie où personne ne peut vraiment entrer.

Yû se reconnaît dans l’asexualité, orientation définie par une attirance sexuelle absente ou rare. Cela ne signifie pas automatiquement qu’une personne ne ressent aucun attachement amoureux. Le roman pose cette distinction très tôt, car tout le conflit vient de l’amalgame que Yû a lui-même fini par accepter. Une ancienne relation s’est brisée lorsqu’il n’a pas pu répondre aux attentes de sa partenaire. Depuis, il ne dit pas seulement qu’il ne désire pas de la même manière ; il se croit incapable d’offrir une relation valable.

Son comportement devient alors beaucoup plus cohérent. Yû repère chez Hikari les signes d’un rapprochement, mais il les interprète comme le début d’une déception inévitable. Il préfère paraître froid plutôt que promettre un baiser, une sexualité ou un avenir dont il ignore la forme. Le mot « normal » revient comme une règle apprise de l’extérieur : un couple devrait franchir certaines étapes, dans un ordre précis, et toute autre relation serait incomplète.

Le texte décrit bien la culpabilité qui accompagne ce raisonnement. Yû ne cherche pas à punir Hikari et ne méprise pas son désir. Il craint de reproduire une blessure ancienne. Cette peur le rend touchant, mais elle le rend aussi épuisant lorsqu’il décide à la place de l’autre. À force d’anticiper ce que Hikari ne pourra pas accepter, il transforme sa prudence en refus de l’écouter. Le roman ne l’excuse pas entièrement, ce qui évite d’en faire un martyr condamné par une société sans nuance.

Hikari paraît d’abord beaucoup plus simple. Elle est vive, directe, connue sur le campus et très consciente de l’effet qu’elle produit. Son insistance auprès de Yû pourrait la réduire à l’héroïne solaire chargée de sortir un garçon solitaire de sa chambre. Son propre point de vue révèle une construction plus dure. Elle ne se rapproche pas des autres par confiance, mais parce que l’indifférence lui fait peur.

Ses parents ont suivi le modèle d’une famille correcte sans lui donner la chaleur qu’elle attendait. Hikari a donc appris à se rendre agréable et utile. Elle cuisine, apporte un dessert et s’adapte au quotidien de Yû, mais ces attentions ne sont pas entièrement spontanées. Elles servent aussi à prouver qu’elle mérite sa place. Même sa popularité ne la rassure pas, puisque la quantité de relations ne remplace jamais la certitude d’être choisie.

Cette faille empêche le couple de fonctionner comme une guérison à sens unique. Hikari ne vient pas réparer Yû avec une patience infinie. Elle réclame, doute, se trompe et lit parfois son silence comme un rejet personnel. Le roman devient plus intéressant lorsqu’il montre que son besoin d’être aimée peut être aussi envahissant que le besoin de fuite de Yû. Chacun risque d’utiliser l’autre pour calmer une peur qu’il n’ose pas regarder directement.

Deux voix pour la même relation

Le volume est organisé autour de deux grands points de vue à la première personne. Yû ouvre l’histoire, puis Hikari reprend la parole. Le changement révèle combien une phrase sèche, une visite ou un repas peut recevoir un sens opposé selon la peur de celui qui l’observe.

Pour Yû, Hikari semble franchir toutes les limites avec une assurance presque provocante. Pour Hikari, cette énergie devient une suite de paris. Elle surveille chaque réaction, cherche la preuve qu’elle ne gêne pas et transforme le moindre recul en avertissement. Le lecteur connaît alors les deux intentions au moment même où les héros les comprennent de travers. Cette avance crée une tension efficace et montre exactement le type de problématiques qu’une conversation honnête pourrait résoudre.

La structure possède aussi un revers. Revenir sur une scène déjà comprise ralentit la seconde partie, surtout lorsque la nouvelle voix confirme ce que le comportement de Hikari avait rendu évident. Le changement reste utile, mais chaque événement ne gagne pas à être repris. Le roman est plus fort lorsqu’un détail anodin change de sens que lorsqu’un long monologue confirme une émotion déjà claire.

Ce qu’aimer veut dire ne présente pas Yû comme la définition de toutes les personnes asexuelles. La postface rappelle au contraire qu’une orientation recouvre des vécus différents. Cette précaution ne reste pas extérieure au récit : Yû cherche son propre rapport au désir, au contact et au couple au lieu de réciter une règle commune.

La romance ne lui impose pas non plus une conversion. Hikari ne devient pas la personne exceptionnelle qui réveillerait soudain une sexualité cachée. L’enjeu porte sur ce qu’il peut ressentir et donner sans imiter un modèle qui lui fait du mal. Cette direction sépare l’amour de la validation par le sexe et refuse l’idée qu’une relation ne serait réelle qu’après un baiser ou une nuit partagée.

Reste une ambiguïté. Le livre relie fortement l’asexualité de Yû à son ancienne rupture, à sa culpabilité et à sa peur de la proximité. Il explique la différence, mais son intrigue utilise souvent cette orientation comme le secret douloureux qui bloque le couple. La trilogie pourra développer une identité plus apaisée. Dans ce premier volume, le lecteur voit surtout Yû au moment où il ne distingue pas encore ce qui vient de son orientation, de son traumatisme ou de son refus de laisser Hikari choisir.

Le malentendu devient une méthode

Les deux héros ont de bonnes raisons de mal communiquer. Yû a peur qu’un aveu crée une obligation qu’il ne pourra pas tenir. Hikari pense qu’exprimer son besoin donnera à l’autre une raison de partir. Leurs silences ne sont donc pas artificiels au départ. Ils prolongent exactement la manière dont chacun a survécu jusque-là.

Le problème apparaît lorsque cette logique devient le moteur presque unique du conflit. Yû retient une information essentielle, Hikari masque ce qu’elle attend, puis chacun interprète le retrait de l’autre sans poser la question évidente. Une première erreur serre le cœur. La répétition donne parfois envie de les asseoir dans la même pièce jusqu’à ce qu’ils terminent une phrase. Le roman connaît cette frustration et l’intègre même à leurs échanges, mais il l’étire un peu trop.

Kôsuke Wada, responsable du cercle fréquenté par Hikari, apporte un contrepoint plus adulte. Il sait tenir une conversation, observe les rapports de force et comprend que la gentillesse sociale peut elle aussi cacher un intérêt. Sa présence évite que le campus se réduise entièrement au couple. Il reste toutefois davantage une clé dramatique qu’un personnage développé. Les autres étudiants donnent de la vie aux scènes collectives sans obtenir la même profondeur que Yû et Hikari.

Renri Hôjô trouve son meilleur rythme dans les conversations. Yû répond avec une sécheresse qui cache mal son attention, Hikari pousse, plaisante puis recule dès qu’une réplique touche sa peur. Leur proximité se construit dans ce duel léger bien avant qu’ils soient capables de la nommer. L’humour empêche les 320 pages de devenir une longue séance d’analyse affective.

Les moments plus lourds profitent de ce contraste. Une phrase ordinaire peut rappeler l’ancienne relation de Yû, et le ton se referme sans qu’un drame extérieur soit nécessaire. Une page noircie matérialise aussi une mémoire que le personnage ne parvient pas à regarder directement.

Le roman ne conserve malheureusement pas toujours cette confiance. Il montre un geste, laisse comprendre sa fonction, puis l’analyse dans le paragraphe suivant. Certains monologues reformulent encore le même sentiment avec un vocabulaire différent. Cette insistance réduit la place du lecteur et alourdit surtout la seconde moitié. Lola Vendries maintient une traduction claire et variée, mais elle ne peut pas entièrement effacer une narration qui préfère parfois commenter son émotion plutôt que la laisser agir.

Le cadre universitaire distingue le livre de nombreuses romances de lycée. Les héros vivent seuls, choisissent leurs fréquentations et peuvent disparaître d’un groupe sans qu’une classe les réunisse le lendemain. Cette liberté rend leur isolement plus crédible. Yû n’est pas exclu ; il organise lui-même la distance. Hikari n’est pas seule ; elle reste pourtant incapable de croire à la solidité de ses liens.

Le roman porte aussi l’empreinte des années de pandémie durant lesquelles son auteur a été éloigné de l’université. Les personnages savent communiquer par réflexe, mais ils ont perdu une part de l’aisance nécessaire pour créer un lien durable. Le quotidien partagé devient donc plus important qu’une grande scène romantique. Faire les courses, préparer un repas et rentrer dans un appartement chauffé constituent déjà une réponse au froid qui traverse le volume.

Un premier tome sans définition finale

Le titre promet une recherche, pas une réponse immédiate. Ce premier volume conduit Yû et Hikari jusqu’à un choix concret : continuer à se tenir près l’un de l’autre malgré l’impossibilité de reproduire le couple attendu. Leur relation avance donc réellement. Le livre ne s’arrête pas juste avant toute décision, mais il refuse encore de donner un nom stable à ce qu’ils construisent.

Cette retenue correspond au projet. La série japonaise compte trois volumes et atteint sa conclusion dans le troisième, publié en septembre 2025. L’édition française n’en propose pour l’instant qu’un. Le lecteur sait donc que l’ancienne compagne de Yû, son rapport au désir et les attentes familiales de Hikari ne sont pas épuisés. Le tome garde assez d’autonomie émotionnelle pour ne pas sembler coupé en plein chapitre, tout en réservant la vraie réponse à la suite.

Le choix peut frustrer, car plusieurs interrogations sont posées avec beaucoup d’insistance avant d’être repoussées aux volumes suivants. Il reste plus honnête qu’une déclaration capable de résoudre en quelques lignes des années de peur. Ce qu’aimer veut dire accepte qu’un mot arrive après les gestes. Il devra maintenant éviter que cette patience serve seulement à relancer de nouveaux malentendus pendant deux volumes.

Les illustrations de Sako accompagnent les moments décisifs sans interrompre constamment la lecture. Dix images en noir et blanc montrent surtout les attitudes, les distances et les regards. Leur intérêt ne tient pas à une accumulation de détails. Elles rendent visible la différence entre l’assurance jouée par Hikari et la retenue de Yû.

Les trois doubles pages en couleur, imprimées sur papier brillant au début du volume, donnent davantage d’ampleur au duo. L’image des deux étudiants devant un feu d’artifice résume particulièrement bien ce que le texte cherche : une proximité évidente, mais encore fragile. Le dessin ne remplace pas l’introspection ; il lui offre parfois la retenue qui lui manque.

Mahô propose un broché de 320 pages au format 13,1 × 20,1 cm, vendu 15,50 euros. Le volume reste assez compact pour être transporté et suffisamment ouvert pour ne pas écraser les longs paragraphes introspectifs. La composition est aérée, les chapitres se repèrent vite et l’édition conserve les doubles pages couleur sur papier brillant.

Le papier laisse parfois deviner le texte imprimé au verso, surtout près d’une grande zone blanche ou d’une illustration sombre, mais l’objet reste agréable.

Mahô indique un public de 16 ans et plus. Le livre n’est pas graphique, mais il aborde le désir, la pression sexuelle, la négligence familiale et la peur de ne pas pouvoir aimer. Ces thèmes restent accessibles, tout en réclamant un lecteur prêt à suivre une longue introspection.

Conclusion :

Une relation juste et touchante

Ce qu’aimer veut dire
8/10

Ce qu'aimer veut dire réussit d'abord son duo. Yû et Hikari adoptent des comportements opposés pour répondre à la même peur, et l'alternance de leurs voix montre précisément comment une attention peut devenir un doute. Le cadre universitaire, les repas partagés et les dialogues donnent une chaleur concrète à une romance qui aurait facilement pu se réduire à son sujet. Le traitement de l'asexualité reste prudent, individuel et suffisamment clair pour ne pas confondre attirance sexuelle et sentiment amoureux.
Le roman perd en confiance lorsqu'il commente ce qu'il vient de montrer. Les malentendus se répètent, certains monologues reformulent une émotion déjà comprise et les seconds rôles restent surtout utiles au couple. Hikari évite néanmoins le rôle de la jeune femme chargée de guérir Yû, car son besoin d'être choisie lui donne sa propre trajectoire. Ce premier tome ne définit pas encore l'amour, mais il pose une relation assez singulière pour donner envie de suivre les deux volumes suivants. Une romance sincère et touchante, freinée par son besoin constant de vérifier que le lecteur a bien tout ressenti.

Points positifs

  • Une distinction claire entre attirance romantique et attirance sexuelle.
  • Yû est écrit comme une personne précise, pas comme le représentant de toutes les personnes asexuelles.
  • Hikari possède une solitude et un masque social qui dépassent son rôle de jeune femme populaire.
  • Les deux points de vue rendent les malentendus compréhensibles des deux côtés.
  • Les métaphores du froid, de la chaleur, de la boîte et de la clé structurent réellement la relation.
  • Les dialogues conservent assez d’humour pour ne jamais transformer le roman en cours.
  • Le cadre universitaire donne davantage d’autonomie et de crédibilité aux choix du duo.
  • Les illustrations de Sako soutiennent les instants où les mots ne suffisent plus.

Points négatifs

  • Les monologues de Yû reformulent plusieurs fois la même peur.
  • Le milieu du volume étire une évolution affective encore limitée.
  • Les seconds rôles existent surtout pour pousser ou contrarier le couple.
  • La complémentarité entre Yû et Hikari frôle parfois l’idée d’une dépendance idéale.
  • Yû ne révèle pas encore à Hikari ce qui permettrait de comprendre pleinement son refus.
  • La question centrale reste sans réponse à la fin du tome.