L’Odyssée – tome 01 : Ulysse
Le mythe trouve un nouveau cap
- Scénario
- Maxe L'Hermenier
- Dessin
- Thomas Labourot
- Éditeur
- Bamboo
- Date de publication
- 8 juillet 2026
- Nombre de pages
- 64

Bamboo lance le label Nootilus avec un monument dont le nom suffit à remplir une bibliothèque. L’Odyssée appartient à la culture commune, mais cette célébrité est trompeuse. Beaucoup connaissent le Cyclope, les Sirènes ou le cheval de Troie sans avoir une idée nette de l’ordre des événements, des fautes d’Ulysse ou du rôle des dieux. Adapter Homère pour un jeune lectorat ne consiste donc pas seulement à raccourcir un texte ancien. Il faut reconstruire un fil que chacun croit déjà connaître.
Maxe L’Hermenier et Thomas Labourot ne découvrent pas cet exercice. Le scénariste et le dessinateur ont déjà travaillé ensemble autour de Jack London, notamment sur Croc-Blanc. Ils savent qu’une adaptation claire ne se résume pas à illustrer les scènes célèbres. Elle doit choisir ce qui explique un acte, ce qui révèle un caractère et ce qui peut disparaître sans casser la logique du récit. Ce premier tome dispose de 64 pages et ouvre une adaptation prévue en deux parties : il n’a ni la place ni la mission de tout montrer.
L’enjeu se trouve là. L’album doit donner du mouvement à une épopée très racontée, présenter Ulysse comme autre chose qu’un héros rusé, rendre les interventions divines compréhensibles et laisser au dessin assez d’air pour que la mer ne devienne pas un simple fond bleu. Peut-il accueillir les nouveaux lecteurs sans transformer Homère en leçon illustrée ?
Nootilus met Homère à la barre
Le choix de L’Odyssée pour ouvrir Nootilus définit immédiatement le projet du label. Bamboo ne cherche pas une licence discrète, mais un classique dont le nom rassure les familles, les libraires et les enseignants. La parution, fixée une semaine avant le film de Christopher Nolan, renforce cette volonté de remettre Ulysse au centre de l’actualité culturelle. Ce calendrier donne de la visibilité au livre, mais il crée aussi un risque : celui d’un album vu comme un produit d’accompagnement plus que comme une œuvre à part.
Maxe L’Hermenier installe le contexte, rappelle la fin de la guerre de Troie et construit la colère qui va poursuivre le roi d’Ithaque. Le récit ne saute pas d’emblée d’une créature connue à la suivante. Il cherche d’abord à faire comprendre pourquoi ce retour devient une errance et pourquoi les dieux ne sont pas une décoration placée au-dessus des humains.
Cette méthode correspond bien à la promesse de Nootilus : proposer des classiques lisibles sans exiger le texte d’origine comme mode d’emploi. Le livre reste une porte d’entrée, pas une édition annotée d’Homère. Il assume donc la sélection, la simplification et un ton d’aventure. La réussite tient au fait que ces choix servent une progression dramatique au lieu de produire une suite de résumés scolaires.
Ulysse, rusé mais jamais innocent
Ulysse veut retrouver Pénélope, Télémaque et Ithaque, objectif assez simple pour que le lecteur ne perde jamais le cap. Pourtant, le roi n’est pas présenté comme une victime pure que des dieux capricieux auraient choisie au hasard. Son intelligence le sauve, mais son orgueil nourrit aussi ses difficultés. Cette tension donne au récit une base bien plus intéressante qu’une opposition entre un homme admirable et des forces injustes.
Le conflit avec Poséidon repose ainsi sur une chaîne de décisions. L’affrontement avec Polyphème montre la ruse d’Ulysse, sa capacité à observer puis à retourner une situation qui semblait perdue. Mais le triomphe ne suffit pas au héros : il veut aussi que son adversaire sache qui l’a vaincu. La bravade transforme une victoire en faute durable. L’album rend cette causalité très claire sans interrompre l’action pour prononcer une morale.
Cette ambivalence est essentielle pour que le mythe garde sa force. Ulysse mérite l’admiration par son esprit, son courage et son désir de retour, mais il reste capable de mettre les siens en danger pour défendre son nom. Le tome ne pousse pas cette contradiction jusqu’à une étude psychologique complexe. Il pose toutefois assez de nuances pour éviter le champion sans défaut, ce qui donne du poids aux épreuves à venir.
Prendre le temps avant les monstres
Une adaptation de L’Odyssée peut facilement devenir une encyclopédie : une île, une créature, une fuite, puis la scène connue suivante. Ce premier volume choisit un rythme plus posé. Il revient sur la sortie de Troie, établit la situation d’Ulysse et donne une cause précise à l’hostilité de Poséidon. Les étapes ne valent donc pas uniquement pour leur spectacle, elles modifient les conditions du retour et resserrent peu à peu l’étau autour de l’équipage.
Ce calme relatif profite aux lecteurs qui découvrent le récit. Les noms, les liens et les enjeux ont le temps d’exister avant que l’action reprenne. Maxe L’Hermenier emploie la narration pour relier les ellipses, puis laisse les dialogues et les images porter les scènes décisives. Le livre avance avec méthode, mais il ne donne pas le sentiment de courir après un programme à terminer en fin de chapitre.
La contrepartie se sent dans certains raccords. Certaines informations sont formulées avec une netteté presque pédagogique, comme si le texte voulait s’assurer qu’aucun lecteur ne reste sur le quai. Cette prudence ralentit parfois une séquence ou répète ce que l’image avait déjà rendu compréhensible. Elle reste limitée, mais elle rappelle que l’album vise d’abord l’accès au mythe avant la surprise de ceux qui le connaissent déjà.
Une épopée pensée pour être comprise
La clarté ne dépend pas seulement du vocabulaire. L’univers d’Homère inclut des rois, des guerriers, des divinités rivales et des règles d’honneur qui ne vont plus de soi. Le scénario les introduit à travers leurs effets concrets.
Cette écriture permet à l’aventure de rester première. Les explications arrivent au moment où elles deviennent utiles, sans longue parenthèse historique. Le lecteur comprend qui agit, pourquoi un choix compte et ce que l’équipage risque. L’équilibre entre récitatifs, dialogues et action donne au tome une continuité fluide, alors que la matière d’origine avance souvent par récits enchâssés, retours en arrière et récits rapportés.
Tout devient aussi plus frontal. Les compagnons existent surtout comme un groupe soumis aux décisions du roi, et plusieurs rapports divins sont ramenés à des fonctions immédiatement identifiables. Ce choix facilite la lecture, mais réduit la sensation d’un monde ancien régi par des alliances mouvantes, des rites et des devoirs contradictoires. L’album gagne une direction nette tout en abandonnant une part de l’étrangeté d’Homère.
Thomas Labourot donne du mouvement au mythe
Le dessin de Thomas Labourot refuse la solennité figée. Les corps courent, chutent, se tendent et occupent la case avec une énergie immédiate. Les traits très expressifs, proches de l’animation dans la construction des figures, rendent les émotions faciles à lire sans réduire chaque réaction à une grimace. Ulysse conserve une présence de chef, mais il peut aussi paraître inquiet, épuisé ou emporté par sa propre victoire.
La mise en scène reste pleinement pensée pour la bande dessinée. Les plans larges installent la mer, les navires et la taille des menaces, tandis que les cases plus serrées suivent une décision ou un mouvement. La lecture circule sans effort, y compris lorsque l’action réclame plusieurs positions dans un même lieu. Polyphème peut alors dominer l’espace sans que l’équipage disparaisse dans un amas de silhouettes.
La couleur accompagne ce dynamisme avec des tons francs. La lumière donne de l’ampleur à l’aventure, les zones plus sombres resserrent la tension et les créatures conservent une dimension merveilleuse. L’ensemble attire l’œil sans devenir criard. Cette propreté visuelle peut parfois atténuer la violence et la rudesse du monde antique, mais elle offre au tome une identité accueillante et cohérente avec son public.
La clarté contre la brutalité
Rendre Homère accessible oblige à choisir jusqu’où montrer la peur, la mort et la responsabilité du chef. L’album ne retire pas le danger : les hommes peuvent être écrasés par une créature, perdus en mer ou frappés par une décision divine. Il préfère toutefois la tension de l’aventure à une représentation dure de chaque conséquence. Le lecteur comprend la menace sans que le livre cherche à le heurter.
Ce parti pris fonctionne avec le dessin de Labourot et le rythme général. Il permet de conserver une lecture familiale, de donner de l’élan aux confrontations et de ne pas bloquer le récit dans une gravité continue. La peur vient de la taille d’un ennemi, d’un enfermement ou d’une mer devenue hostile. Elle est claire, concrète, puis intégrée à l’action.
Il manque en revanche un peu de vertige. L’Odyssée repose aussi sur l’épuisement, la perte et l’idée que chaque victoire éloigne parfois davantage le retour. Le tome touche cette dimension sans toujours lui laisser le temps de s’installer. Son monde est dangereux, mais encore très ordonné par la lisibilité de l’adaptation. Les prochains chapitres devront approfondir cette usure pour que le long retour ne ressemble pas à une série d’obstacles bien rangés.
Un premier acte qui dépend déjà du second
Le choix d’une adaptation en deux tomes donne de l’espace au récit, mais il change la nature de ce volume. L’album ne peut pas offrir la satisfaction du retour à Ithaque ni refermer l’évolution d’Ulysse. Il doit être jugé comme une ouverture : présenter le roi, expliquer la haine de Poséidon, former l’équipage dans l’esprit du lecteur et donner envie de poursuivre une route dont chacun connaît pourtant l’issue générale.
Sur ce terrain, le contrat est rempli. Le livre construit un vrai départ et ne se contente pas de couper l’épopée après un nombre arbitraire de pages. La fin laisse une direction, une menace et plusieurs tensions encore actives. Elle suppose pour le second tome une matière dramatique solide plutôt qu’une simple liste de rencontres célèbres à placer avant Ithaque.
Ulysse est défini, le conflit divin est lancé et certaines scènes possèdent leur propre résolution, mais l’arc principal demeure ouvert. La valeur finale de cette adaptation dépendra donc de la façon dont la suite traitera la fatigue du chef, le sort de ses hommes et la reconquête du foyer. Ce premier acte inspire confiance sans pouvoir porter seul tout le poids de L’Odyssée.
Ulysse trouve le bon cap
L'Odyssée - tome 01 : Ulysse réussit son objectif principal : rendre un récit ancien clair, mobile et attirant sans le réduire à une collection de créatures mythologiques. Maxe L'Hermenier prend le temps de relier les actes à leurs conséquences, installe un Ulysse admirable mais responsable d'une part de son malheur et construit une progression facile à suivre. Thomas Labourot apporte l'énergie nécessaire avec des figures expressives, une action lisible et des décors qui donnent de l'ampleur à la route maritime.
L'album lisse parfois la dureté du mythe, maintient les compagnons au second plan et privilégie une compréhension immédiate au détriment de l'ambiguïté religieuse ou politique. Il reste aussi dépendant d'un second volume qui devra mener le retour jusqu'à son terme. Ces réserves n'enlèvent rien à la solidité de cette ouverture. Nootilus démarre avec une adaptation sincère, bien construite et capable de donner envie de revenir à Homère après la dernière case.
Points positifs
- Un Ulysse intelligent et courageux, mais dont l'orgueil a de vraies conséquences.
- Un rythme qui prend le temps d'expliquer la colère de Poséidon.
- Une adaptation claire sans devenir un résumé scolaire.
- Le dessin expressif et très mobile de Thomas Labourot.
- Une mise en scène lisible qui donne de l'ampleur aux créatures et aux navires.
- Des couleurs franches qui soutiennent aussi bien l'aventure que la tension.
Points négatifs
- Les compagnons d'Ulysse restent souvent moins définis que leur chef.
- La volonté de tout rendre clair atténue une part de l'étrangeté du mythe.
- La violence et l'épuisement du voyage restent parfois trop lissés.
- Quelques explications répètent ce que le dessin avait déjà établi.
- Un premier tome qui ne peut être pleinement jugé sans la conclusion du diptyque.
