Gobliiins Collection

Les gobelins reprennent le chantier

Date de sortie
27 mai 2026
Développeur
Red Art Games

Gobliiins Collection met sur dans la même cartouche les cinq premiers épisodes, depuis les débuts pixélisés des années 90 jusqu’au retour en 2D de 2023, sans chercher à réécrire leur caractère ni à maquiller leurs bizarreries. On retrouve les gobelins qui tirent dans tous les sens, les rois frappés de folie, les princes disparus, les savants fous et les labyrinthes absurdes, alignés dans un même menu comme si tout cela formait un seul long cauchemar de game designer tordu.

Sur Nintendo Switch, cette collection arrive en téléchargement, intégralement jouable en français et accompagnée de bonus qui la rapprochent plus du petit musée interactif que du simple pack rétro jeté sur l’eShop à la va-vite. La question n’est pas de savoir si le retour est généreux, mais si cette générosité suffit à transformer une saga aussi particulière en proposition encore acceptable aujourd’hui, manette en main.

Cinq époques, une même lubie pour l’absurde

La compilation réunit Gobliiins, Gobliins 2, Goblins 3, Gobliiins 4 et Gobliiins 5, soit la totalité des épisodes sortis entre 1991 et 2023. Les trois premiers reviennent dans leurs versions d’origine, avec plusieurs variantes pour Gobliiins, Gobliins 2 et Goblins 3, notamment les éditions MS-DOS, CD-ROM ou Mac, ce qui donne déjà une idée de la fonction patrimoniale de l’ensemble.

Chaque jeu garde son petit théâtre. Dans le premier, Oups, Asgard et Ignatius se débattent pour sauver le roi Angoulafre, soudainement devenu fou. Le deuxième envoie Fingus et Winkle traquer le prince Bouffon dans une contrée lointaine, toujours en jonglant avec les compétences de chacun. Le troisième enferme Blount, reporter farfelu, au milieu d’une guerre entre souverains autour d’un labyrinthe mystérieux. Gobliiins 4 passe à la 3D pour envoyer Tchoup, Stucco et Perluis récupérer l’oryctérope Riri pour le compte du roi Badigoince, avant que Gobliiins 5 ne ramène tout le monde en 2D pour affronter l’invasion des Morglotons et éviter la patatisation générale du royaume.

Pris à la suite, ces jeux racontent surtout une obsession: utiliser plusieurs personnages comme autant d’outils de démolition logique dans des scènes qui défient souvent le bon sens. L’humour décalé et le système de personnages interchangeables font clairement l’originalité de la saga. On ne joue pas à Gobliiins pour dérouler une aventure lisse. On y joue pour se coincer dans une salle qui n’a aucun respect pour la logique, puis finir par comprendre pourquoi cette absence de respect finit quand même par tenir debout.

Des énigmes qui sourient en coin

Gobliiins vient d’une époque où le point and click considérait l’incompréhension comme une forme de pédagogie. Les énigmes n’y sont pas seulement difficiles, elles sont volontairement retorses, construites autour de petites séquences où chaque gobelin a son rôle et où la solution ressemble davantage à un gag qu’à une démonstration de logique pure.

Ce fonctionnement n’a pas changé. Les écrans restent de petits théâtres clos, remplis d’objets à manipuler, de personnages à provoquer, de leviers à actionner dans le mauvais ordre avant de trouver le bon. Le plaisir vient moins d’un sentiment de maîtrise continue que de ces moments où un détail caché dans le décor, un comportement idiot d’ennemi ou la compétence très spécifique d’un gobelin se mettent enfin à faire sens.

Mais quand la logique interne échappe, les jeux deviennent immédiatement plus abrasifs. La compilation ne rajoute pas de système d’indices moderne, pas de journal de quêtes ou de flèches lumineuses pour expliquer ce que la série a toujours refusé d’expliquer frontalement. Les énigmes gardent leur caractère parfois injuste, leur goût pour la solution qui n’a l’air évidente que lorsqu’on l’a déjà trouvée. Ceux qui ont grandi avec ce type de gamedesign y retrouveront leurs repères. Ceux qui découvrent risquent plutôt de se heurter à un mur de puzzles qui ne les attendent pas.

Une collection qui joue la carte du musée

Là où Gobliiins Collection surprend réellement, c’est dans la manière dont il traite son propre héritage. La compilation ne se contente pas d’empiler cinq exécutables derrière un menu neutre. Elle ajoute un lecteur musical pour parcourir les bandes-son de toutes les versions des jeux, y compris des pistes moins connues, une galerie d’archives graphiques avec des objets 3D du packaging d’origine, une mini-série documentaire et une interview inédite de Pierre Gilhodes, co-créateur de la saga.

Cette couche de bonus change la nature de l’objet. On ne se contente plus de relancer un vieux point and click très original ; on circule aussi dans les documents qui ont façonné la série, on écoute des musiques qu’on n’aurait jamais cherchées ailleurs, on entend le créateur raconter les origines, les choix et le futur envisagé pour l’univers. Pour une licence aussi singulière, qui a longtemps vécu surtout dans les souvenirs de quelques joueurs PC, ce travail de remise en contexte fait une vraie différence.

Sur ce plan, Gobliiins Collection se rapproche davantage d’une petite édition anniversaire que d’un simple portage. La présence de plusieurs versions pour les épisodes des années 90, la valorisation du packaging d’époque et les documents vidéo lui donnent une densité que l’on ne retrouve pas dans la plupart des compilations rétro plus paresseuses. Cela n’efface pas les limites des jeux eux-mêmes, mais cela donne envie de les aborder comme des pièces d’un ensemble, plutôt que comme cinq fichiers isolés récupérés dans un coin de disque dur.

Les gobelins dans la poche

Sur Switch, la compilation arrive avec une interface et des textes et même des voix intégralement en français, comme à l’époque. Cette localisation, associée à l’héritage très francophone de la série, permet enfin de retrouver ces épisodes sur une console actuelle sans barrières de langue. Pour un genre où chaque description, chaque réplique et chaque intitulé d’objet peut compter dans la compréhension d’une énigme, c’est un excellent point.

La machine de Nintendo se prête bien à la manière dont Gobliiins fonctionne: des écrans relativement isolés, des sessions qui peuvent se découper en quelques puzzles, puis reprendre plus tard. Le format portable aide à encaisser la rugosité des énigmes, à tester une idée, refermer la console, y revenir plus froid. La compilation ne changera pas la nature des jeux, mais le support offre un cadre cohérent pour vivre avec leurs caprices.

On sent en revanche que l’essentiel de l’effort a été mis sur le contenu et la conservation plutôt que sur une modernisation profonde du confort. Cette honnêteté a un prix. La navigation, la logique d’énigmes, certaines interfaces gardent ce parfum de PC ancien que la Switch ne fait qu’encadrer. Le joueur qui voulait un remake au sens fort, avec refonte globale des systèmes, passera à côté de ce que la compilation propose réellement: une façon propre et structurée de garder vivant un pan précis du point and click.

Conclusion :

Des gobelins conservés dans leur jus

Gobliiins Collection
7/10

Gobliiins Collection n’essaie pas de transformer une série de petits jeux d’aventure méchants et tordus en produit lisse pour public moderne. La compilation assume au contraire l’héritage complet de la saga, avec ses cinq épisodes, leurs versions d’époque, leur humour sec et leurs énigmes aussi brillantes que mauvaises joueuses. Elle ajoute par-dessus un vrai travail de mise en valeur, avec de nombreux bonus qui en font autant un objet de conservation qu’un simple retour commercial sur Switch.

Ses limites sont exactement celles de ce qu’elle remet en circulation: une logique d’énigmes qui refuse l’évidence, une ergonomie datée, des épisodes inégaux et un goût prononcé pour la frustration assumée. La compilation ne vient pas adoucir le trait. Elle le cadre, le contextualise et le rend accessible sur une console actuelle, en français, à ceux qui sont prêts à renouer avec ce type de point and click. Pour ces joueurs-là, Gobliiins Collection ressemble à une petite pièce de musée jouable, précieuse et parfois exaspérante. Pour les autres, elle restera surtout une curiosité qu’on regarde de loin, en se demandant comment on a pu, un jour, considérer ces gobelins comme des guides raisonnables.

Points positifs

  • Les cinq premiers épisodes réunis, avec plusieurs versions historiques pour les jeux des années 90.
  • Un vrai appareil de bonus: lecteur musical, galerie d’archives, objets 3D, mini-série et interview de Pierre Gilhodes.
  • Une sortie Switch intégralement jouable en français
  • Le format portable qui se marie bien avec des énigmes à encaisser par petites sessions.

Points negatifs

  • Aucune modernisation profonde de la structure ou de la lisibilité des énigmes.
  • Une logique de puzzles volontairement retorse, qui risque de rebuter les joueurs habitués à plus de guidage.
  • Des épisodes inégaux
  • Une compilation surtout pensée pour ceux qui ont déjà une affection pour la saga, moins pour un public entièrement neuf.