Les enfants d’Ernetti
Le chronoviseur ouvre une nouvelle brèche
- Auteur(e)
- Roland Portiche
- Éditeur
- Fayard
- Date de publication
- 29 avril 2026
- Nombre de pages
- 368
Après La Machine Ernetti, Roland Portiche rouvre le dossier du chronoviseur avec une idée plus profonde que la première. La machine ne sert plus seulement à regarder le passé comme une relique interdite, mais permet désormais de l’influencer. Et forcément, quand on donne à l’homme la possibilité de corriger l’Histoire, il ne tarde jamais à croire qu’il sait mieux qu’elle.
Les enfants d’Ernetti démarre donc avec un vrai moteur de thriller : le père Christopher Marx, physicien et théologien, reçoit une mission du pape : retrouver des preuves autour de l’existence de Jésus et participer à la création d’une nouvelle machine capable d’envoyer des avatars virtuels au contact du passé. À ses côtés, Nastia Bondarenko apporte son savoir scientifique et une hypermnésie qui fait d’elle une bibliothèque vivante. Elle retient, classe, recoupe. Dans un roman qui cite beaucoup la Bible, l’Histoire et la vérification des sources, ce don devient vite plus précieux qu’une arme.
Face à eux, le mystérieux LGP construit sa propre machine. Son plan tient en une idée glaçante : gracier Jésus, empêcher la crucifixion, couper la propagation du christianisme et, par ricochet, effacer la démocratie telle que les puissances mondiales pensent la connaître. Le livre part de là, d’un passé que deux camps veulent tordre, d’une foi que l’on veut prouver, défendre, ou saboter, d’une invention qui transforme la mémoire du monde en champ de bataille.
Sur le papier, tout est là pour faire un grand roman d’enquête. Dans les faits, Les enfants d’Ernetti se lit avec plaisir, avance vite, nourrit bien son intrigue, mais reste souvent superficiel. La documentation tient, le rythme aussi. La plume, elle, manque d’impact. Elle raconte une affaire énorme avec une fluidité réelle, mais sans donner au lecteur la sensation de toucher quelque chose d’interdit.
Le passé devient une matière dangereuse
Le changement le plus intéressant vient de la fonction même du chronoviseur : regarder le passé permettait déjà tous les fantasmes : vérifier les Évangiles, ouvrir les archives invisibles, chercher dans le temps une preuve que personne ne pourrait contester. L’influencer donne au roman une nouvelle dynamique. On quitte la curiosité pour entrer dans le concret.
Cette idée donne au livre sa meilleure tension. Christopher doit protéger une continuité, se dresser en défenseur tant de l’histoire que de la foi. Le Vatican, ici, ne garde pas un secret pour le plaisir, mais comprend que la machine peut devenir une arme politique, religieuse et culturelle. Modifier un détail biblique, c’est tirer sur un fil qui traverse deux mille ans de croyances, d’institutions, de récits et de pouvoir.
Portiche sait rendre cette mécanique claire. Le roman ne se perd pas dans des détours inutiles. Les enjeux sont posés vite, les camps se dessinent, les scènes avancent avec une efficacité de thriller. Cette lisibilité fait du bien. Elle donne envie de tourner les pages. Elle montre aussi la limite du livre : à force de vouloir rester limpide, il évite le malaise que son idée devrait provoquer et joue avec la logique et le bon sens.
Christopher et Nastia dans la machine
Christopher Marx est un personnage qui sait porter le conflit au bon endroit. Physicien et homme de foi, il ne peut pas traiter l’existence de Jésus comme un simple dossier scientifique. Chaque preuve qu’il cherche engage sa croyance, sa mission et son rapport à l’Église. Le roman aurait pu pousser ce tiraillement plus loin, en faire un vrai moteur idéologique ; il n’en fait rien. Mais la base est solide. Christopher sait pourquoi il avance, et cette direction donne une colonne vertébrale au récit.
Nastia Bondarenko est l’autre bonne idée du duo. Son hypermnésie est un prétexte fort utile au développement de l’intrigue. Dans une histoire saturée de références bibliques, historiques et scientifiques, sa mémoire devient une méthode de travail, autant qu’une facilité d’écriture pour le lecteur. Elle absorbe les informations, les range, les rend disponibles au moment où l’enquête a besoin d’une clé. Le procédé reste trop pratique, trop commode ; mais il colle bien au fonctionnement du roman.
Leur travail autour des avatars virtuels apporte aussi une belle matière de science-fiction moderne. Les personnages ne se contentent pas d’observer un écran magique, ils fabriquent une manière d’entrer en contact avec le passé, d’y agir sans perdre le contrôle, de demander des preuves à une époque qui n’a rien demandé. Ce dispositif donne aux scènes de recherche un vrai élan.
La romance entre Christopher et Nastia avance prudemment, sans brusquer le récit. Elle ajoute une chaleur bienvenue, surtout dans un livre qui pourrait vite devenir une suite de discussions théologiques et de manipulations temporelles. On sent le rapprochement, on comprend sa place, mais il reste très balisé. Il accompagne le roman plus qu’il ne le bouscule.
Gracier Jésus, effacer un monde
Le plan de LGP, l’antagoniste du roman, a le mérite d’être net : il ne veut pas simplement voler une relique ou révéler un secret gênant, mais modifier l’événement fondateur. Si Jésus est gracié, si la crucifixion n’a pas lieu, le christianisme perd son point de bascule. Et si le christianisme disparaît de l’équation, toute une lecture politique du monde s’effondre avec lui.
C’est là que le roman touche son idée la plus forte. Les puissances mondiales regardent le passé comme une zone d’intervention où chacune comprend qu’en changeant l’origine, elle peut changer la destination. La foi devient une infrastructure, et la démocratie une conséquence fragile. L’Histoire cesse d’être un héritage ; elle devient un territoire à conquérir.
Cette approche fonctionne très bien parce qu’elle donne au roman une ampleur immédiate. On court après la possibilité de garder le monde debout dans la forme qu’on lui connaît. Le livre sait faire sentir cette menace, surtout quand il relie les ambitions politiques à des épisodes bibliques ou historiques précis.
LGP, en revanche, reste trop en retrait. Son projet impose plus que sa présence. Il a une idée, une machine, une fonction dramatique, mais pas l’épaisseur d’un grand adversaire. Le roman aurait gagné à lui donner plus de chair, plus de contradictions, plus de folie intime. Malheureusement, il est à l’image des autres protagonistes de cet histoire : archétypal et trop peu développé.
Une érudition fluide, une plume sobre
Les enfants d’Ernetti s’appuie sur beaucoup de matière biblique et historique. Le livre cite, explique, relie. On sent le travail de documentation, et cela donne une vraie crédibilité à l’ensemble. Portiche ne balance pas son chronoviseur dans le vide. Il l’accroche à des textes, à des croyances, à des zones connues ou discutées de l’Histoire.
Cette densité se lit pourtant sans lourdeur. La plume reste fluide, les chapitres avancent, les informations passent avec une clarté appréciable. Le roman ne donne pas l’impression de faire cours, même quand il expose beaucoup. C’est une qualité importante, parce que le mélange entre science, Vatican, Bible et politique mondiale pouvait très vite devenir indigeste.
Mais cette même fluidité finit par lisser ce qui aurait dû gratter. Le livre manque de profondeur. Pas dans ses informations, mais dans sa façon de les habiter. Il parle de Jésus, de preuves, de crucifixion, de démocratie, de passé modifié, et pourtant il garde souvent une distance trop confortable.
C’est le vrai regret. Un tel roman avait besoin d’un peu plus d’ombres pour briller. D’une sensation de sacré abîmé. D’un vertige plus intime chez Christopher, d’un danger plus grand autour de Nastia, d’une menace moins propre chez LGP. Portiche livre un roman solide, mais son sujet appelait une plume plus habitée.
une suite efficace
Les enfants d'Ernetti relance bien l'univers du chronoviseur. L'idée de passer de l'observation à l'influence donne au roman une vraie force, le duo Christopher/Nastia tient la route, et l'intrigue trouve dans la Bible et l'Histoire assez de matière pour nourrir son rythme.
Le livre reste pourtant en dessous de ce qu'il promet. La lecture est fluide, l'ensemble fonctionne, mais la plume manque de profondeur et le mystique arrive trop timidement. Un bon second tome, intelligent dans son principe, solide dans sa construction, mais encore trop léger pour faire trembler tout ce qu'il manipule.
Points positifs
- Une vraie relance après La Machine Ernetti
- Les passage du passé fonctionnent très bien
- Christopher et Nastia forment un duo efficace
- L'hypermnésie de Nastia sert réellement l'enquête
- La matière biblique et historique donne du corps au roman
Points negatifs
- La plume manque de profondeur
- Le mystique reste trop timide
- LGP impressionne surtout par son plan, moins par sa présence
- La romance reste encore très balisée
- Le roman explique mieux qu'il ne trouble
