Sukima – Tome 1

L’espace entre deux vies

Scénario
Yan Gao
Dessin
Yan Gao
Éditeur
Casterman
Date de publication
29 avril 2026
Nombre de pages
256

Avec Sukima, Yan Gao revient chez Casterman après The Song about Green, toujours dans cette zone très intime où la jeunesse avance avec ses hésitations, ses blessures et ses désirs d’ailleurs. Le premier tome sort le 29 avril 2026 dans la collection Sakka, avec un récit en noir et blanc de 256 pages, traduit par Alexandre Fournier.

Sukima se présente comme un roman graphique d’apprentissage, d’évolution et de voyage. Le manga regarde également du côté de l’engagement politique, de la construction personnelle, de la jeunesse connectée et de cette génération partagée entre désir d’émancipation, imaginaire japonais et réalité taïwanaise. Yan Gao ne semble pas vouloir raconter une simple parenthèse d’étudiante à l’étranger. Elle installe plutôt une trajectoire entre deux pays, deux âges, deux manières d’aimer et de se définir.

C’est sans doute là que Sukima brille le plus. Le titre lui-même évoque un intervalle, un espace entre deux choses. Yang Yang se tient justement là, entre ce qu’elle laisse derrière elle et ce qu’elle espère trouver au Japon. Entre un passé qui colle encore à la peau et un avenir qui n’a pas de forme stable. Entre l’amour, le deuil, la politique, les rencontres et cette solitude particulière des débuts de l’âge adulte.

Yang Yang cherche sa place

Sukima suit Yang Yang, une jeune Taïwanaise qui quitte son pays pour le Japon dans le cadre d’un échange universitaire. Le départ pourrait ressembler à une parenthèse étudiante assez classique, mais Yan Gao l’installe d’emblée dans quelque chose de plus fragile. Yang Yang ne part pas seulement pour découvrir un autre pays, mais pour respirer après un deuil, sortir du malaise d’une relation amoureuse toxique et tenter de comprendre ce qu’elle veut faire de sa vie.

C’est ce qui donne au manga sa première force. Sukima ne transforme pas son héroïne en figure spectaculaire. Yang Yang avance plutôt comme une jeune femme fragile, brisée, traversée par des envies contradictoires, des blessures fraîches, une fascination pour le Japon et une difficulté à trouver une ligne claire entre ce qu’elle fuit et ce qu’elle cherche. Le titre parle d’un espace, d’un intervalle, et c’est exactement là qu’elle se trouve : entre deux pays, deux âges, deux versions possibles d’elle même.

Le Japon n’est donc pas seulement un décor d’exil confortable, il devient un lieu de projection, presque un miroir. Yang Yang y arrive avec ce que Taïwan a laissé en elle, avec ses références, ses manques, ses colères et ses désirs. Au contact des résidents de sa pension, de la vie universitaire et d’un quotidien nouveau, le manga laisse apparaître une construction adulte plus discrète que démonstrative. On ne suit pas une grande métamorphose en ligne droite, on regarde plutôt une jeune femme apprendre à occuper l’espace qu’elle s’est donné.

Cette approche fonctionne parce qu’elle ne réduit pas Sukima à une simple histoire sentimentale. L’amour compte, évidemment, puisque le passé de Yang Yang reste marqué par une relation dont elle cherche à sortir. Mais Yan Gao relie cette émancipation intime à autre chose : la manière dont une génération regarde l’engagement, la politique, l’histoire de Taïwan, et cette fascination pour le Japon qui n’efface jamais complètement la question de l’origine. Le manga trouve là une matière plus riche qu’un simple récit de rupture et de reconstruction.

Le tome prend aussi le risque de mêler cette trajectoire personnelle à l’histoire récente de Taïwan. Les allers-retours temporels et les éléments plus politiques donnent au récit une densité réelle, même s’ils peuvent parfois rendre la lecture moins intense. On comprend immédiatement le message, on sent les craintes de l’auteure et, dans le cadre du récit, elles évitent de faire de Yang Yang une héroïne enfermée dans ses seuls états d’âme. Ce qu’elle traverse appartient aussi à un pays, à une époque, à une génération.

Les personnages secondaires semblent surtout exister comme des points de contact. Les résidents de la pension, les rencontres universitaires, les figures croisées au Japon ; tous viennent déplacer Yang Yang, l’obliger à formuler ses envies, à regarder autrement ce qu’elle croyait déjà savoir. Le manga ne cherche pas forcément à donner à chacun une présence immense dès ce premier tome. Il les utilise davantage comme des frottements, des voix, des présences qui rendent l’exil moins abstrait et la fuite plus concrète.

Sukima  ne dramatise pas chaque silence, ne transforme pas chaque rencontre en révélation, ne donne pas à Yang Yang une guérison trop facile. Le récit avance par fragments, par hésitations, parfois avec une lenteur qui peut dérouter, mais qui correspond assez bien à son sujet. Quitter un pays ne suffit pas à quitter ce qui pèse. Entrer dans une nouvelle vie ne signifie pas encore savoir comment l’habiter.

Ce premier tome installe donc une héroïne plus intéressante par ses flottements que par ses certitudes. Yang Yang n’est pas encore arrivée quelque part. Elle est en mouvement, entre une douleur intime et une conscience plus large du monde qui l’entoure. Sukima ne raconte pas seulement une jeune femme partie au Japon, il raconte ce moment instable où l’on commence à comprendre que devenir adulte, c’est aussi choisir ce que l’on accepte de porter avec soi.

Un trait qui laisse respirer

Sukima tient beaucoup par son dessin. Yan Gao ne cherche pas l’effet spectaculaire, ni la page qui écrase tout par sa composition. Son trait avance autrement, avec une douceur assez intime, une attention aux visages, aux lieux traversés, presque à la contemplation de l’instant. Le manga parle d’un entre-deux, et l’image accompagne bien cette idée. Les personnages semblent souvent pris dans des moments suspendus, entre une conversation et ce qu’ils n’arrivent pas encore à dire.

C’est cette retenue qui donne au tome une bonne partie de sa force. Les émotions ne passent pas toujours par de grandes déclarations, mais par une posture, un regard légèrement fuyant, une distance entre deux corps, une rue que l’on traverse sans trop savoir quoi en faire, des planches qui se répètent pour mieux appuyer un décalage. Sukima n’a pas besoin de forcer la mélancolie pour qu’elle existe. Le dessin laisse assez de place au vide, et ce vide raconte parfois mieux que les dialogues.

Le Japon de Yang Yang est aussi montré avec cette même délicatesse. Le manga ne transforme pas Okinawa en carte postale. Il préfère les espaces quotidiens, les chambres, les couloirs, les rues, les lieux de passage, tout ce qui compose une vie étudiante avant de devenir un souvenir. Ce choix va bien au récit. Yang Yang ne visite pas seulement un pays ; elle apprend à habiter un lieu, avec tout ce que cela suppose de solitude, de curiosité et de décalage.

Le trait de Yan Gao garde quelque chose de très personnel, à la croisée du manga et d’une sensibilité venue de Taïwan. Ce mélange donne à Sukima une identité discrète, mais réelle. On sent un regard extérieur posé sur le Japon, pas seulement une imitation de ses codes. C’est important, parce que le récit parle justement de fascination, de déplacement, de cohabitation entre deux cultures. L’image ne contredit jamais ce sujet. Elle le prolonge avec une sorte de logique implacable.

La mise en scène reste volontairement calme. Les pages privilégient le rythme intérieur, les petits gestes, les respirations. Cela peut donner au tome une vraie élégance, surtout quand le récit laisse Yang Yang simplement exister dans son nouvel environnement. Au final, Sukima aurait pu se passer de l’image pour se présenter sous forme de roman sans perdre au change.

Conclusion :

Trouver sa place entre les pages

Sukima – Tome 1
8/10

Sukima réussit parce qu’il sait rester près de son héroïne. À travers Yang Yang, Yan Gao raconte un départ, un deuil, une relation abîmée, une fascination pour le Japon et cette difficulté très simple à devenir adulte sans vraiment savoir ce que l’on cherche ni ce que cela signifie. Le manga avance doucement, avec un trait sensible, des silences bien tenus et une manière assez juste de faire exister l’entre-deux annoncé par son titre.

Ce premier tome possède une vraie délicatesse, une cohérence de ton et une mélancolie discrète qui donnent envie de suivre Yang Yang plus loin. Un manga fragile, intime et sincèrement touchant.

Points positifs

  • Yang Yang, héroïne juste dans ses hésitations
  • Un récit intime qui ne force pas l’émotion
  • Le dialogue entre Taïwan et le Japon
  • Un dessin doux, précis et très sensible
  • Une vraie cohérence entre le titre, le sujet et la mise en scène

Points negatifs

  • Un rythme parfois trop discret
  • Des passages politiques pas toujours fluides
  • Des personnages secondaires encore en retrait