Publié en France chez Kurokawa en deux volumes, NO\NAME réunit Rafal Jaki au scénario et Machine Gamu au dessin, avec une proposition immédiatement lisible : dans une Europe du Nord aux accents administratifs et fantastiques, l’État attribue à chacun un prénom qui détermine un pouvoir, une fonction, une place. Au centre de ce dispositif, le Nordic Name Bureau (aka NNB) encadre l’ordre social, jusqu’à ce que ses angles morts deviennent impossibles à ignorer.
Le récit s’attache à un duo d’agents, Ralf et Ursula, engagés dans une enquête qui les confronte à ces « No Name », individus sortis du cadre, privés d’identité officielle et donc de statut. Le premier tome lance cette dynamique autour d’une disparition, tandis que le second fait basculer l’affaire dans une crise plus ouverte, marquée notamment par l’assassinat d’un haut placé du Bureau ; et l’apparition d’un message qui transforme l’enquête en symptôme capable de faire basculer la stabilité de toute la société.
La force du concept s’impose immédiatement, mais le diptyque révèle aussi sa limite : en deux volumes seulement, l’intrigue avance à un rythme soutenu qui laisse peu d’espace à l’exploration approfondie de son univers et à l’épaississement de ses personnages.
Un système qui nomme pour mieux assigner
Dès son ouverture, NO\NAME installe son principe simple et radical : le prénom n’est plus un choix mais une fonction. Attribué par le Nordic Name Bureau, il détermine la place sociale et le pouvoir surnaturel de chacun. Cette mécanique administrative, froide et méthodique, structure l’ensemble du récit. Elle donne au monde une cohérence immédiate et pose un cadre où l’identité devient une donnée réglementée plutôt qu’une construction intime.
Le duo formé par Ralf et Ursula agit comme point d’entrée dans cet univers. Agents du Bureau, ils incarnent d’abord l’ordre établi. Leur mission initiale, centrée sur la disparition d’un individu classé « No Name », les confronte progressivement aux failles du système qu’ils servent. Cette progression ne repose pas sur un retournement spectaculaire, mais sur une accumulation de contradictions. Plus l’enquête avance, plus le fonctionnement du Bureau apparaît fragile.
Les « No Name » eux-mêmes occupent une place centrale dans la dynamique narrative. Dépourvus de prénom officiel, ils échappent à la catégorisation qui régit la société. Cette absence devient un acte de résistance involontaire. Elle remet en cause l’idée que l’ordre peut tout prévoir, tout classer, tout contrôler. Le récit exploite ce décalage pour installer une tension constante entre conformité et dissidence.
Le second volume accélère la crise. L’assassinat d’Åke, figure interne du Bureau, et la diffusion d’un message remettant en cause l’institution élargissent l’enquête vers une dimension plus politique. L’intrigue quitte alors le simple cadre du polar surnaturel pour aborder une contestation plus globale du système. Cette montée en intensité donne au diptyque un élan certain, tout en révélant la contrainte du format court.
Car c’est là que l’équilibre se fragilise. L’univers imaginé par Rafal Jaki possède une richesse conceptuelle évidente. Pourtant, en deux volumes, le récit doit condenser révélations, affrontements et résolution. Certains développements restent esquissés. Des pistes ouvertes n’ont pas le temps de déployer toutes leurs ramifications. Cette compression narrative n’annule pas la cohérence de l’ensemble, mais elle en limite l’ampleur.
NO\NAME propose ainsi une réflexion solide sur l’identité assignée et la résistance à l’étiquetage institutionnel. Il construit une enquête efficace, portée par un duo fonctionnel et un concept fort.
Une froideur visuelle au service du contrôle
Le travail graphique de Machine Gamu épouse parfaitement la logique du monde imaginé par Rafal Jaki. Le trait se montre net, précis, presque clinique. Les lignes sont franches, les visages anguleux, les expressions souvent contenues. Cette retenue formelle renforce l’impression d’un univers où tout semble cadré, normé, mesuré.
L’architecture occupe une place importante dans la composition des planches. Les bâtiments administratifs, les espaces urbains aux lignes rigides, les intérieurs épurés traduisent visuellement la présence constante du Bureau. Les décors ne cherchent pas l’exubérance. Ils imposent une géométrie froide qui rappelle que l’ordre prévaut sur l’individu. Cette cohérence esthétique soutient le propos thématique du récit.
Les scènes d’action, plus rares, adoptent un découpage dynamique sans basculer dans la surcharge. Les pouvoirs liés aux noms s’expriment avec clarté. Les effets visuels restent lisibles, intégrés à la mise en scène sans excès d’ornement. Cette maîtrise garantit une lecture fluide et évite la confusion malgré la dimension surnaturelle du concept.
La gestion des contrastes et des ombres accentue la tension du thriller. Certaines séquences jouent sur des éclairages tranchés qui isolent les personnages dans des cadres presque oppressants. L’enfermement en devient graphique. Le regard circule dans des espaces structurés, souvent cloisonnés, où la liberté paraît visuellement restreinte.
L’ensemble donne au diptyque une identité forte, immédiatement identifiable. La sobriété du trait sert la mécanique de l’intrigue et accompagne la réflexion sur l’identité imposée. Là où le scénario souffre parfois de la brièveté du format, le dessin maintient une cohérence constante et donne à l’univers une présence tangible.
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