Le Passage est un roman graphique de Mathieu Persan qui paraîtra aux Éditions Hachette le 11 Mars 2026. Il se compose de 256 pages.
Le gouffre en soi
Le Passage est un témoignage : celui d’un père qui parle de la dépression de sa fille. Illustrateur émérite, Mathieu Persan joue avec le noir et blanc comme s’il s’emparait de l’accablement et de l’espoir, afin de livrer un récit extrêmement poignant. Le roman graphique dispose de deux narrations : sa propre voix, ainsi que celle qu’il donne à sa fille.
Âgé de 46 ans, l’auteur raconte son histoire. Il enterre fastueusement son père quand, du soir, la police l’appelle. Lui et sa femme accourent dans leur maison. Leur fille cadette est en bas et l’aînée en pleine discussion avec la policière dans sa chambre. Le récit s’ouvre sur la dépression qui l’habite comme un rideau que l’on tire. Son lit se transforme en radeau et tout le reste en mer froide et sombre.
La jeune fille n’a pas de traumatisme, rien qui justifie sa détresse, ce qui la morcèle un peu plus. Elle n’a aucune raison logique de vivre cette dépression, pour autant, elle croît et l’isole toujours plus. Lorsqu’elle essaie d’en parler sur WhatsApp, ses amies lisent ses messages et l’ignorent, plus préoccupées par leur contrôle d’anglais. La jeune fille, dont on ne connaît pas le nom, n’a plus d’énergie, ni l’envie de regarder des films ou lire des livres. La dépression engourdit son esprit ; et quand elle a des moments de lucidité, tout lui semble absurde.
Elle raconte cette oppression, ce besoin de ne plus souffrir pour se sentir vivre au moins une dernière fois. Pas tant mourir que devenir autre chose afin d’exister paisiblement.
Narration à deux voix
La narration du père est beaucoup plus percutante, car elle est authentique. S’il prête des propos validés par sa fille, ils sont cependant racontés à travers son prisme, il ne les éprouve pas et c’est sa détresse à lui qui se superpose dans cette mise en lumière. De fait, j’ai relevé une certaine dissonance, les propos de la demoiselle relèvent d’un discours trop mature, pas adapté à celui d’une adolescente. Ainsi, j’ai nettement préféré la voix de l’auteur, sa fragilité, son sentiment d’être complètement dépassé.
Je pense que le récit aurait gagné en intensité s’il avait été écrit à quatre mains. L’auteur aux côtés de sa fille, leurs mots combinés ensemble pour raconter la dépression. Une façon de renforcer l’ouvrage également grâce à cette confiance ; se confier, le façonner page après page, laisser une trace et prouver que la vie pulse toujours. Un moyen de se raccrocher.
Les transitions de narration sont parfois brusques, par exemple la page de gauche du point de vue paternel laisse place à celui de sa fille sans transition. On croit qu’il s’agit toujours de l’auteur et en relisant, on comprend que c’est bien sa fille qui raconte.
Parcours psychiatrique
Point fort de ce roman graphique : sa mise en scène qui joue avec le noir et blanc, ainsi que la disposition du texte de manière à visualiser ce que la verbalisation peine parfois à formuler. Les silhouettes n’ont jamais de visages ni de nom. Il y a une certaine poésie dans l’écriture et, si la thématique demeure difficile, une pointe d’humour allège le récit. Par exemple au début lors de l’enterrement quand ils essaient un rappel mais que le mort ne répond pas, lorsque l’auteur compare le psy au garagiste ou lorsqu’il plonge dans ses réflexions et se demande : « Si Einstein avait connu Desireless, qu’aurait-il pensé du fait qu’on puisse voyager plus loin que la nuit et le jour ? »
Ce roman graphique se découpe en plusieurs parties. Après la police, c’est la clinique privée, et pour y entrer, c’est un véritable parcours. L’auteur le décrit avec humour, il faut au minimum une tentative de suicide requise, etc. Sa dérision apporte une bouffée d’air frais à son témoignage, non sans cacher les erreurs médicales comme la dose trop élevée de psychotropes administrée à sa fille. L’omerta médicale, ce que les patients sont obligés de taire une fois enfermés.
Si le noir et blanc est admirablement utilisé, l’écriture blanche sur fond noir imposée durant la moitié du récit attise un inconfort visuel lors de la lecture.
Mathieu Persan est également l’auteur de « Il ne doit plus jamais rien m’arriver » aux Éditions l’Iconoclaste ainsi que « Rétrovisions: Un regard illustré sur notre époque » aux Éditions Hachette. Engagé, tous les droits d’auteur pour « Le Passage » seront reversés à des associations œuvrant pour la santé mentale des jeunes.
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