Le Garçon et le Dragon raconte la fugue d’un collégien, Shitarô, qui se réveille amnésique près d’un sanctuaire après avoir quitté son foyer. Très vite, le manga pose ses bases : un adolescent en rupture, un mal-être diffus, les autorités qui le recherchent, et une journée qui sert de parenthèse avant que ses souvenirs resurgissent.
La narration progresse de manière linéaire. Shitarô erre, observe, écoute. Il ne mène pas l’action, il la subit. Cette passivité est volontaire et cohérente avec son état psychologique. La rencontre avec le dragon constitue le cœur du récit. Isolé depuis des années, celui-ci est persuadé que Shitarô est la personne qu’il attendait, même s’il s’agit d’un garçon et non d’une fille. À partir de là, le dragon lui parle de ses rêves, de ceux qu’il aimerait exaucer avec lui tels que voler ensemble dans le ciel pendant longtemps. Shitarô écoute et accepte cette situation sans jamais vraiment la questionner.
C’est ici que le scénario commence à sérieusement dérailler. La relation entre un être adulte, conscient, et un adolescent vulnérable est écrite sur un registre affectif ambigu que le manga refuse d’assumer ou de déconstruire. Le texte évoque l’attente, l’amour, la promesse, sans jamais clarifier la nature exacte de ce lien. Ce flou n’est ni dénoncé ni interrogé. Il est simplement posé, puis normalisé par la mise en scène.
Le problème n’est pas le malaise en soi, mais l’absence totale de regard critique du récit sur ce malaise. Aucun personnage ne sert de contrepoint. Aucune scène ne vient réellement remettre en cause cette dynamique. Le dragon maintient ses attentes envers Shitarô qui ne s’y oppose pas.
Le Garçon et le Dragon raconte une histoire de fugue et de maltraitance, mais il la parasite lourdement par une relation centrale mal définie et mal maîtrisée. Le récit avait les éléments pour proposer une initiation sobre et touchante. Il choisit au contraire de s’enfermer dans une ambiguïté qu’il n’assume jamais, affaiblissant durablement ses personnages et son propos.
Une douceur visuelle qui amortit trop le choc du récit
Visuellement, Le Garçon et le Dragon s’inscrit dans une esthétique immédiatement lisible et volontairement apaisante. Le trait d’idonaka est rond, souple, peu chargé, avec une expressivité marquée des visages et une grande attention portée aux regards. Rien ne déborde. Le dessin cherche en permanence à installer un climat de calme et de sécurité, en contraste avec la nature violente du récit.
Les décors sont sobres et peu envahissants. Le sanctuaire, les chemins, l’école sont dessinés comme des lieux hors du temps, presque figés, renforçant l’idée d’une parenthèse coupée du monde réel. Cette économie de détails fonctionne bien pour accompagner l’errance de Shitarô et donner au manga une identité visuelle cohérente, sans surcharge inutile.
La représentation du dragon est révélatrice de ce parti pris. Loin d’une créature inquiétante ou fondamentalement autre, il est dessiné de manière chaleureuse, expressive, presque familière. Cette humanisation constante facilite l’attachement du lecteur, mais elle gomme aussi toute forme de tension symbolique. Là où le dessin aurait pu instaurer une distance ou un inconfort visuel, il choisit au contraire l’adhésion.
La mise en page privilégie les temps morts. Les silences occupent une place importante, les cases respirent, certaines planches s’étirent pour laisser exister une émotion ou un échange sans dialogue. Ce choix formel sert efficacement le rythme lent de la narration et permet au lecteur de s’installer dans cette journée suspendue. Cependant, les révélations concernant Shitarô cassent cette dynamique en implantant un revers obscur, d’une violence extrême.
Le Garçon et le Dragon est graphiquement maîtrisé et cohérent, mais choquant dans l’évocation de la violence qu’il met en scène. La direction artistique soutient une émotion qui diverge, confrontant le lecteur à l’insoutenable.
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