Il y a des compilations qui célèbrent un héritage. D’autres qui le momifient. Metal Gear Solid: Master Collection Vol. 1, développée par Konami et sortie le 24 octobre 2023 sur Xbox Series, PlayStation 5, Nintendo Switch et PC, semblait porter en elle la promesse d’un écrin digne d’un monument vidéoludique. Réunissant Metal Gear Solid, MGS2: Sons of Liberty, MGS3: Snake Eater, ainsi que Metal Gear et Metal Gear 2: Solid Snake issus de l’ère MSX, cette compilation avait tout d’un hommage soigné. Un retour aux sources d’une saga qui a redéfini l’infiltration, le récit interactif et la mise en scène vidéoludique.
Mais cette promesse, Konami l’a scellée dans une boîte rouillée. Pas d’éclair de génie, pas d’ajustement digne de 2023, pas même l’effort de faire mieux qu’en 2011. Pire encore : cette Master Collection réussit l’exploit d’en proposer moins que la HD Collection sortie treize ans plus tôt sur Xbox 360, tout en coûtant nettement plus cher.
Alors que la nostalgie continue de rapporter gros dans l’industrie, il est légitime de se demander : à quoi sert une compilation qui ne fait même pas l’effort de réanimer son propre mythe ?
Fragments de légende, morceaux de rien
Il y a dans cette Master Collection Vol. 1 l’ossature d’un mythe. Celui d’une saga qui, des premiers pixels sur MSX aux envolées philosophiques de Snake Eater, a su bâtir une fresque militaire et métaphysique sans équivalent dans l’histoire du jeu vidéo. Mais en l’état, cette compilation n’offre qu’un reflet émoussé de cette richesse narrative, un enchaînement de chefs-d’œuvre exposés sans mise en valeur, comme des reliques jetées sur une étagère poussiéreuse.
Le problème ne vient pas de la qualité intrinsèque des jeux. Metal Gear Solid, Sons of Liberty et Snake Eater restent des monuments d’écriture et de mise en scène, portés par des personnages inoubliables : Solid Snake, Raiden, Big Boss, The Boss… autant de figures devenues emblématiques, complexes, humaines, marquées par les choix impossibles et la violence de l’Histoire. Leurs récits, entre manipulations géopolitiques et quête d’identité, conservent toute leur force, même deux décennies plus tard.
Mais là où cette collection aurait pu offrir un nouvel éclairage, une contextualisation, un habillage éditorial à la hauteur de l’œuvre, elle se contente d’un portage brut, sans mise en perspective, sans soin muséal. Aucune amélioration graphique ou narrative ne vient rehausser ces titres. Aucun documentaire, aucune interview d’archives, aucun commentaire de Hideo Kojima, pourtant absent du projet, ne vient nourrir cette mémoire vidéoludique. La compilation préserve sans transmettre, fige sans transmettre, comme si elle redoutait sa propre grandeur.
Et le plus grand affront vient du choix des jeux inclus. Là où la HD Collection de 2011 proposait Peace Walker — épisode essentiel à la construction du personnage de Big Boss et véritable pivot vers The Phantom Pain — cette nouvelle version l’éjecte au profit de Metal Gear et Metal Gear 2: Solid Snake. Deux titres historiques, certes, mais beaucoup plus anecdotiques pour la majorité du public, aisément accessibles via émulation et n’apportant aucun fil narratif crucial à l’ensemble.
Ce remplacement ne fait que souligner le vide laissé par l’absence d’un MGS4, toujours coincé sur PlayStation 3, et dont l’intégration aurait donné un véritable sens à cette volonté de réunir toute la saga sur supports modernes. En son absence, cette Master Collection Vol. 1 ne raconte rien de nouveau, n’éclaire rien, ne complète rien. Elle archive sans passion ce qui fut autrefois une révolution vidéoludique.
Vieilles mécaniques, engrenages rouillés
Difficile d’évaluer le gameplay de la Master Collection Vol. 1 autrement qu’en tant que véritable photographie d’une époque. Car ici, Konami n’a pas retouché un seul pixel, pas recalibré une seule animation. Ce que vous jouez, ce sont les versions d’origine ou — pour MGS2 et MGS3 — les portages exacts des éditions HD de 2011, simplement recompilées sans ajustement technique.
Résultat : ce qui était révolutionnaire il y a vingt ans semble aujourd’hui rigide, anguleux, lent. Les caméras fixes de MGS1, l’absence de visée libre, les contrôles contextuels complexes… Autant de mécaniques qui témoignaient à l’époque d’un certain sens du détail, mais qui paraissent aujourd’hui archaïques. Et pourtant, malgré cette ossature vieillissante, le cœur du gameplay reste étonnamment fonctionnel : infiltration méthodique, progression par l’observation, tension constante, improvisation en terrain hostile… le langage de Metal Gear fonctionne encore, précisément parce qu’il repose sur une logique systémique cohérente.
Mais là encore, la paresse du portage frappe. Aucun ajustement de la prise en main, aucun remappage des touches, aucun effort d’accessibilité, si ce n’est une compatibilité partielle selon les plateformes. Pas de tutoriels modernisés, pas de mode optionnel pour les néophytes. Le joueur est jeté dans l’expérience brute, sans accompagnement, sans médiation, comme si rien ne s’était passé depuis l’ère PlayStation 2.
La compilation inclut quelques éléments secondaires bienvenus : les missions VR de MGS1, la version intégrale japonaise avec sous-titres anglais, des galeries d’artworks, mais cela reste cosmétique, une poignée d’ajouts sans impact sur la structure du jeu. À l’inverse, des absents notables viennent grincer dans l’ossature de cette collection : le mode skate de MGS2, certaines scènes spécifiques, et bien sûr, Peace Walker, qui reste l’omission la plus grave tant en gameplay qu’en contenu narratif.
Sur le plan technique, les performances varient selon la plateforme. Sur Xbox Series X, les jeux tournent en 60 fps, mais des problèmes d’aliasing, de textures floues et de filtrage persistent. Sur Switch, les limitations sont encore plus marquées, avec une résolution inconstante et une fluidité instable. Rien de rédhibitoire… mais rien d’amélioré non plus.
Metal Gear Solid: Master Collection Vol. 1 est donc un paradoxe : jouer à ces titres reste fascinant, malgré leur âge. Mais à aucun moment le joueur ne sent que cette collection a été pensée pour 2023. Tout ici ressemble à un copier-coller haute définition, sans le moindre sursaut de modernité, sans la moindre retouche qui aurait pu rendre ces légendes plus lisibles, plus confortables, plus vivantes.
Pixels sanctifiés, sons figés
L’esthétique de Metal Gear Solid: Master Collection Vol. 1 repose sur un paradoxe assumé : reproduire à l’identique, sans rehausser. En d’autres termes, aucun upscale 4K, aucun ajustement de framerate natif, aucune retouche artistique n’est venu moderniser les textures, les effets de lumière ou la lisibilité générale. Ce choix radical, s’il peut être défendu au nom de la fidélité patrimoniale, rejette aussi tout effort de réinterprétation ou de restauration.
Les jeux MSX apparaissent tels quels, dans leur brutalité pixelisée, tandis que MGS1 conserve son voile de flou polygonal typique de la PlayStation première du nom. Quant à MGS2 et MGS3, leur portage HD est strictement le même que celui proposé en 2011 sur Xbox 360, avec les mêmes défauts de filtrage, les mêmes textures baveuses par moments, et surtout une absence totale d’harmonisation visuelle selon les plateformes. Sur Xbox Series, l’upscale automatique des consoles précédentes produisait un rendu plus net que cette version vendue au prix fort. Une régression technique assumée… ou simplement négligée.
Ce choix de ne pas toucher à l’image aurait pu être compensé par un effort de mise en scène globale : menus réimaginés, galeries interactives, artworks commentés, contextualisation historique… Mais non. Le jeu se contente d’un habillage fonctionnel, désespérément impersonnel, là où une direction artistique plus marquée aurait pu transformer cette compilation en véritable anthologie.
Sur le plan sonore, l’héritage reste intact. Les voix originales sont présentes, intactes, tout comme les bandes-son cultes, de la tension sourde de MGS1 aux envolées orchestrales de Snake Eater. Rien n’a été modifié, réorchestré ou remastérisé, mais rien n’a été altéré non plus. On retrouve donc la richesse sonore originelle, avec ses qualités (le design audio de la série reste d’une précision redoutable) et ses limites (compression des pistes, équilibre sonore daté).
La spatialisation du son n’a pas été revue, et aucune amélioration surround ou intégration audio 3D n’a été proposée pour les supports modernes. Là encore, Konami livre un produit brut, sans effort pour s’aligner sur les standards actuels.
Ce refus systématique d’amélioration ou de modernisation transforme cette Master Collection en produit d’archive pur, qui ne cherche pas à séduire un nouveau public, ni à offrir une expérience sublimée aux anciens. Elle se contente de figer des classiques dans leur jus, sans les nettoyer, sans les mettre en lumière, comme si leur gloire passée suffisait à masquer l’usure du temps.
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