Le mal, comme le vin rouge ou l’humour noir, se bonifie parfois avec le temps… à condition qu’il ne soit pas transvasé dans une coupe fêlée. Avec Dungeons 4, le Mal Absolu fait son retour dans un royaume grotesque et volontiers caricatural, prêt à étendre à nouveau sa domination souterraine… cette fois sur Nintendo Switch. La promesse est claire : diriger les légions des ténèbres, bâtir un empire sous terre, puis le faire jaillir à la surface pour répandre le chaos.
Mais porter un jeu de stratégie hybride, nourri de mécaniques complexes et d’humour décalé, sur une console aussi compacte — et parfois capricieuse — est une épreuve digne des plus cruels overlords. Sorti initialement sur PC et consoles de salon fin 2023, Dungeons 4 – Nintendo Switch Edition se présente comme un défi technique autant que ludique. Le règne du Mal Absolu survivra-t-il au sacrifice de la fluidité ? Ou cette version transportable ne sera-t-elle qu’un artefact corrompu, un miroir terni de son trône originel ?
Le retour du Mal Absolu : farce tragique ou domination burlesque ?
Le monde de Dungeons 4 ne cherche pas à être crédible. Il cherche à être cynique. À nouveau, le Mal Absolu — incarnation risible mais toute-puissante d’un seigneur des ténèbres — se relève après sa défaite dans l’opus précédent, bien décidé à reconstruire son empire souterrain et à ramener sous sa coupe un monde désormais peuplé de paladins niais, d’elfes égocentriques et de nains trop sûrs d’eux.
Mais cette fois, il n’est pas seul. Thalya, sa fidèle sorcière mi-sarcastique, mi-hésitante, reprend du service. Héroïne tragique malgré elle dans Dungeons 3, elle oscille toujours entre loyauté forcée et nostalgie lumineuse. Cette dualité sert de fil rouge à la campagne solo, constituée d’une série de missions scénarisées où chaque victoire du mal est ponctuée par des dialogues volontairement absurdes, entre humour méta et moqueries sur le genre lui-même.
Le narrateur omniscient — toujours aussi bavard — commente chaque action du joueur, brisant le quatrième mur à répétition, dans un style qui évoque les anciens Dungeon Keeper, mais sans toujours retrouver la finesse d’un sarcasme efficace. L’humour, omniprésent, repose largement sur la répétition, l’ironie forcée et le contraste entre la grandeur attendue du Mal Absolu… et sa médiocrité fonctionnelle.
Sur Nintendo Switch, cette narration n’est pas altérée. Tous les dialogues sont présents, intégralement doublés, avec un ton théâtralement grotesque qui colle parfaitement à l’univers. Mais leur impact est inégal : si certaines répliques font mouche, d’autres tournent à vide, étirant parfois inutilement les missions.
Quant aux personnages secondaires, ils remplissent leur rôle de pions caricaturaux dans cette parodie de jeu de rôle classique. Aucun développement, aucune surprise — ce sont des archétypes, volontairement réduits à leur fonction. Et c’est précisément dans cette volonté de tout réduire à la farce que Dungeons 4 prend le risque de lasser.
Le monde est drôle. Mais jamais dramatique, jamais impliquant. Vous n’êtes pas un conquérant — vous êtes le rédacteur d’une farce en douze actes. Et le problème, c’est que tous les actes se ressemblent.
Impérialisme souterrain, ergonomie en surface
Le cœur de Dungeons 4 reste fidèle à la formule qui a fait le sel de la série : vous bâtissez un donjon, gérez des créatures, optimisez vos ressources, puis vous sortez de votre antre pour semer le chaos à la surface. C’est un mélange assumé entre Dungeon Keeper pour la partie souterraine et Warcraft pour les incursions stratégiques. Mais sur Nintendo Switch, chaque commande est une guerre à part entière.
Les fondations sont solides : vous creusez des galeries, aménagez des salles (trésorerie, armurerie, salle de torture…), attirez des créatures infernales en fonction de vos constructions, et surveillez le moral de vos troupes. Lorsque vous êtes prêt, vous ouvrez des portails vers la surface pour affronter les forces du bien dans des batailles en temps réel. Cette alternance de rythmes — gestion en sous-sol, affrontement en sursol — constitue l’ADN de la série.
Mais sur Switch, l’interface souffre. Pensé pour clavier-souris puis adapté à la manette, le jeu multiplie les menus circulaires, les raccourcis contextuels et les manipulations à répétition. Naviguer devient laborieux. Poser une salle, sélectionner une escouade, lancer un sort… tout demande plusieurs secondes de gymnastique numérique, là où quelques clics suffisaient sur PC.
La lenteur n’est pas qu’ergonomique. Elle est aussi structurelle. Les premières missions sont longues, trop longues, et les objectifs souffrent de redondance scénaristique. Construire X salles. Défaire Y héros. Collecter Z pièces d’or. Le rythme s’essouffle vite, surtout lorsque la difficulté reste modeste. Le danger ne vient pas de l’ennemi, mais du temps qu’il faut pour tout exécuter.
En revanche, Dungeons 4 introduit quelques améliorations notables par rapport à son prédécesseur : la carte est plus vaste, les transitions entre souterrain et surface sont plus fluides, et le système de mal absolu (ressource accumulée via vos actes maléfiques) est mieux intégré au gameplay. Cela offre une dimension stratégique plus profonde — mais difficilement exploitable avec la latence des commandes sur Switch.
L’IA, quant à elle, reste perfectible : vos créatures se déplacent lentement, hésitent à attaquer, ignorent parfois les ordres, et la microgestion devient vite un cauchemar sur console. Pas de pause active, pas de ralentissement du temps. Il faut suivre. Et subir.
L’expérience tactique, censée être jubilatoire, devient une série de frictions. On lutte contre l’interface plus que contre les paladins. Dungeons 4 – Nintendo Switch Edition reste fidèle à sa formule. Mais la Switch n’est pas son royaume. Elle le tolère. Elle ne l’honore pas.
Quand l’enfer pixelise ses ambitions
Sur PC ou consoles puissantes, Dungeons 4 développe un univers visuel volontairement excessif : donjons sinistres mais colorés, créatures grotesques aux animations caricaturales, et décors de surface inspirés d’une fantasy volontairement kitsch. Sur Nintendo Switch, tout cela subsiste — mais à travers un filtre brouillé.
La résolution est inférieure, les textures sont sensiblement dégradées, les effets de lumière édulcorés, et l’interface souffre d’un manque de netteté en mode portable. Les détails qui donnaient aux salles un minimum de personnalité — runes animées, flammes vacillantes, glyphes infernaux — sont gommés ou floutés. La lisibilité en souffre, particulièrement dans les batailles de surface où unités et ennemis se confondent.
Les animations sont là, mais ralenties ou simplifiées. Certaines créatures ont des mouvements rigides, et les actions contextuelles (minage, combat, interaction) manquent de clarté. Le design global reste fidèle à l’humour de la série, mais perd en expressivité et en impact visuel sur cette version.
En mode docké, l’expérience reste stable — mais sans éclat. En mode portable, l’affichage est souvent trop petit pour lire les icônes ou gérer vos troupes efficacement, rendant les longues sessions pénibles. Aucun effort n’a été fait pour repenser l’interface à l’échelle de l’écran de la Switch.
La bande-son, elle, demeure inchangée. Toujours aussi décalée, elle alterne entre thèmes grandiloquents et pastiches de musique héroïque à la sauce démoniaque. Les cuivres grotesques et les chœurs satiriques accompagnent bien l’univers, et certains thèmes reviennent avec efficacité pour souligner les moments de tension ou de triomphe.
Le doublage, en anglais, est intégral et fidèle à la version d’origine. Le narrateur omniprésent, au ton faussement épique, continue de jouer son rôle de commentateur ironique, moquant vos décisions, vos lenteurs, et parfois même vos victoires. L’interprétation est solide, bien que répétitive sur la durée.
Les effets sonores, eux, sont fonctionnels mais peu mémorables. Les coups de pioche, grognements de gobelins, rugissements de héros… rien ne marque durablement. Le mixage est correct, sans bugs notables, mais aucun soin particulier n’a été apporté à l’ambiance auditive sur Switch.
Dungeons 4 – Nintendo Switch Edition transporte le contenu sonore et visuel de l’original… mais en affaiblit toutes les nuances. Le style est là. L’impact, lui, s’est dissipé dans le portage.
Portage bancal, ambitions souterraines confinées
Techniquement, Dungeons 4 – Nintendo Switch Edition remplit le contrat — au minimum. Le jeu tourne, les niveaux se chargent, les sauvegardes sont stables. Mais chaque minute passée à jouer confirme une vérité brutale : cette version n’était pas conçue pour exalter l’expérience, seulement pour la rendre possible.
La fluidité est instable. Si les premières minutes sont relativement stables, les ralentissements apparaissent dès que le donjon devient dense : plusieurs salles actives, une dizaine de créatures, une armée ennemie à l’écran… et les chutes de framerate s’invitent. Non pas dramatiques, mais constantes, nuisant à la lisibilité stratégique.
L’interface est sans doute le plus gros écueil du portage. Pensée à la base pour le duo clavier-souris, elle n’a pas été repensée pour la manette Switch. Les menus radiaux sont lents, imprécis, et leur navigation prend un temps déraisonnable. Sélectionner une escouade, poser une salle, lancer un sort… chaque action devient une épreuve ergonomique.
Aucun mode tactile n’a été implémenté, ni dans les menus ni dans la gestion de la carte. Un choix incompréhensible, au vu du genre du jeu et des capacités naturelles de la console. La lecture des informations, quant à elle, souffre du faible rendu des polices et des icônes en mode portable. Rien n’a été adapté. Tout a été réduit.
Sur le plan fonctionnel, tous les contenus sont présents : la campagne principale, le mode escarmouche, les factions du bien et du mal, les systèmes de progression… aucun pan du jeu de base n’a été amputé. Mais le tout est bridé par des performances trop fragiles et une interface peu maniable.
Aucune fonctionnalité multijoueur n’est intégrée à cette version. Pas de mode coopératif, pas de leaderboard, pas de connexion en ligne. Le jeu se vit en solo, dans un isolement qui trahit l’ambition d’un titre plus riche sur les autres plateformes.
Côté accessibilité, aucune option notable. Pas de mode daltonien, pas de taille de texte ajustable, pas de didacticiel interactif. Le joueur est lâché dans l’interface sans filet, condamné à apprendre par la lenteur et l’expérimentation.
Dungeons 4 – Nintendo Switch Edition est complet sur le papier, mais mutilé dans la pratique. Ce n’est pas une version pensée pour la console. C’est une version tolérée.

0 commentaires