Publié en France le 20 mars 2026 chez Meian, Gekikô Kamen tome 2 poursuit la trajectoire très particulière de Takayuki Yamaguchi, déjà connu pour Shigurui et Les 7 Ninjas d’Efu. La série, lancée au Japon en 2021 dans le Big Comic Superior, continue ici de creuser ce qui faisait déjà sa singularité : un rapport au tokusatsu qui dépasse largement la simple passion de fan pour toucher à quelque chose de beaucoup plus trouble, de beaucoup plus abîmé.
Ce deuxième volume revient plus frontalement sur les années universitaires d’Otoya et sur le club Toku Arts, avec cette idée fixe qui animait le groupe : concevoir un costume de héros capable d’agir dans le monde réel. C’est une base forte, parce qu’elle permet au manga de parler du masque autrement. Le costume ne relève pas seulement du fantasme, de l’hommage ou du jeu ; il devient une projection, une véritable obsession. Et plus le volume avance vers cette matière, plus Gekikô Kamen gagne en épaisseur.
Le tome 2 semble d’ailleurs vouloir resserrer son geste autour de cette question très simple en apparence : qu’est-ce qu’un vrai héros ? À travers Otoya, son passé, et ce surnom de « Jissôji le boucher » qui suffit déjà à salir le souvenir du rêve étudiant, le manga regarde moins l’éclat du héros que le prix humain de sa fabrication.
Le costume rêvé, et tout ce qu’il finit par abîmer
Avec ce deuxième tome, Gekikô Kamen s’éloigne du simple hommage au tokusatsu. Le volume revient sur les années du club Toku Arts, sur cette volonté de concevoir un costume de héros capable d’agir dans le monde réel, et sur ce que cette idée a fini par engendrer chez ceux qui s’y sont accrochés. À partir de là, le manga gagne tout de suite en poids. Le masque n’y apparaît plus comme un fantasme de jeunesse ou comme un jeu d’étudiants passionnés ; il devient le point exact où un idéal commence à déformer des vies.
C’est là que ce tome 2 prend une autre ampleur : le surnom de “Jissôji le boucher” suffit à faire comprendre que le rêve héroïque a depuis longtemps cessé d’avoir quoi que ce soit d’innocent. Takayuki Yamaguchi s’intéresse moins à l’éclat du héros qu’à ce qu’il en coûte lorsqu’on veut lui donner corps. Cette passion du costume, de la pose, de l’intervention et de la justice bascule alors vers quelque chose de beaucoup plus lourd. Elle ne relève plus de la fascination, mais devient une force qui marque, qui isole, qui laisse des traces impossibles à effacer.
Otoya gagne énormément dans cet approfondissement. Sa raideur, son obsession, sa manière d’habiter encore ce vieux rêve prennent ici une densité bien plus nette. Gekikô Kamen ne regarde plus seulement un homme resté prisonnier de son imaginaire, mais ce que cet imaginaire a fait de lui. Et c’est précisément ce qui donne à ce deuxième volume sa vraie force. Le tokusatsu y conserve sa beauté, sa foi et sa puissance de projection, mais il se charge maintenant d’une contrepartie bien plus âpre. Le costume promet toujours une forme de grandeur. Il charrie aussi tout ce que le réel refuse de porter.
Un trait tendu et une mise en scène qui serrent le malaise
Visuellement, Gekikô Kamen confirme ici ce que le premier tome laissait déjà entrevoir : Takayuki Yamaguchi tient son sujet avec un noir et blanc dense, charbonneux, rugueux, qui donne aussitôt au volume une présence très lourde. Les visages, les corps, les regards, les postures ; tout semble travaillé pour faire remonter quelque chose de crispé, d’inconfortable, de trop intense pour rester simplement dans le registre de la passion nostalgique. Le tome 2 garde ainsi cette matière visuelle très physique, très tendue, qui colle parfaitement à ce qu’il raconte.
Yamaguchi ne traite jamais le costume comme une simple silhouette iconique ou comme un clin-d’œil pour amateurs de tokusatsu. Il lui donne un poids, une épaisseur, presque une gravité. Le masque, la tenue, la présence du héros fabriqué prennent alors une force particulière, parce qu’ils surgissent dans un monde que le manga continue de dessiner comme lourd, banal, parfois presque poisseux. C’est dans cet écart que le volume trouve une grande part de sa puissance. Le héros rêvé garde sa beauté ; le réel, lui, conserve toute sa dureté.
La mise en page accompagne très bien cette tension. Gekikô Kamen avance avec une vraie science du resserrement, en donnant de l’espace aux regards, aux silences, aux présences, puis en venant soudain faire peser toute la violence de ce qu’il montre. Le tome 2 ne cherche pas l’effet spectaculaire à chaque page, il préfère installer un malaise, le laisser monter, puis l’ancrer dans le récit. C’est une approche très cohérente avec un volume qui parle justement d’obsession, d’idéal et de ce moment où tout commence à se dérégler.
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