Publié en français chez Casterman le 18 mars 2026, Thermae Romae Redux remet en scène Lucius Modestus, architecte romain spécialisé dans les thermes, dans une nouvelle série qui prolonge l’univers imaginé par Mari Yamazaki. Cette fois, Lucius avance dans une Rome du IIe siècle traversée par un sentiment de déclin, entre crise intime, tensions familiales et inquiétude devant une société qui lui semble s’éloigner de ses anciennes vertus. Quand l’empereur Antonin le Pieux lui confie la restauration d’anciens bains, ce spécialiste passionné y voit l’occasion de redonner un peu de grandeur à Rome.
Ce premier tome retrouve immédiatement ce qui faisait la force du concept. Lucius observe, compare, s’étonne, puis transforme ses découvertes en solutions très concrètes pour l’Empire romain. Le décalage entre son sérieux absolu et les trouvailles venues du Japon contemporain conserve une vraie efficacité, d’autant que Redux semble vouloir élargir un peu sa matière, en donnant à son personnage une existence plus lourde, plus mélancolique, presque plus usée qu’auparavant.
Reste à voir si ce nouveau départ suffit réellement à redonner tout son élan à la série, ou si Thermae Romae Redux vit surtout sur la force intacte d’une idée que Mari Yamazaki avait déjà brillamment trouvée.
Un même plaisir du bain, deux civilisations qui se répondent
Mari Yamazaki fait dialoguer Rome et le Japon autour d’un même rapport au bain. L’idée amuse immédiatement, bien sûr, mais elle vaut surtout par ce qu’elle révèle. À travers Lucius, architecte romain fier de son savoir-faire et de l’héritage de son époque, Thermae Romae Redux met en scène un homme convaincu que les thermes disent quelque chose de la grandeur d’une civilisation. Son regard sur Rome, sur ses usages, sur son supposé affaiblissement moral, donne d’ailleurs à ce retour une couleur un peu plus mélancolique que dans le souvenir laissé par la série d’origine. Casterman présente bien ce Lucius comme un homme inquiet du déclin de la société romaine, jusque dans sa vie familiale et dans sa manière de comprendre son temps.
C’est ce qui donne à ce tome une matière plus intéressante qu’un simple retour de formule. Lucius n’arrive pas seulement avec sa passion intacte pour les bains. Il avance aussi avec une fatigue, avec une nostalgie, avec l’impression de voir autour de lui une Rome moins digne de ses anciennes vertus. Le manga gagne beaucoup à partir de là. Chaque nouveau décalage culturel conserve son efficacité comique, mais il s’inscrit dans quelque chose d’un peu plus chargé, d’un peu plus habité, comme si le bain devenait aussi une manière de retrouver un ordre, une beauté et une utilité que le personnage croyait en train de se perdre.
L’intrigue, elle, avance avec cette même limpidité. Antonin le Pieux confie à Lucius la restauration d’anciens bains, et cette mission suffit à relancer la mécanique du manga. Lucius observe, voyage, découvre, puis transpose. Mari Yamazaki garde cette structure très simple, presque rituelle, qui fait partie intégrante du plaisir de lecture. La série avance alors sur un équilibre très sûr entre répétition et variation. Le lecteur sait ce qui va arriver, mais il attend la manière dont Lucius va s’émerveiller, mal comprendre, puis réinventer à sa façon ce qu’il a vu de l’autre côté du temps.
Ce premier volume porte aussi un thème qui reste très fort dans l’univers de Thermae Romae : l’idée que le confort, l’hygiène, le soin du corps et l’attention portée aux lieux du quotidien révèlent une certaine idée de la civilisation. Derrière l’humour, Mari Yamazaki continue de travailler ce parallèle entre deux cultures du bain, avec une curiosité sincère pour leurs usages, leurs raffinements et leur manière de faire du geste le plus simple un véritable art de vivre. C’est là que Redux dépasse largement le simple gag. Le manga amuse, oui, mais il regarde aussi très sérieusement ce qu’un bain raconte d’un peuple.
Lucius au centre, avec tout ce que son sérieux rend savoureux
Dans ce premier tome, Thermae Romae Redux repose d’abord sur Lucius. Mari Yamazaki retrouve immédiatement ce qui fait la saveur du personnage : son sérieux absolu, sa rigueur d’architecte, son respect presque sacré pour l’art des bains, et cette manière très romaine d’aborder chaque problème comme une question de civilisation. Le personnage fonctionne toujours aussi bien parce qu’il avance sans distance, sans ironie, avec une gravité qui rend chaque décalage encore plus drôle. Dès qu’il découvre une pratique japonaise, il l’observe avec un mélange de stupeur, d’admiration et d’application qui donne au manga sa meilleure mécanique.
Ce retour lui donne aussi un peu plus d’épaisseur. Redux présente un Lucius plus âgé, plus fatigué, plus inquiet aussi, dans une Rome qu’il regarde avec une forme de mélancolie. Sa situation personnelle, ses douleurs physiques, ses tensions familiales et son attachement presque obsessionnel aux thermes ajoutent une couleur plus dense à son portrait. Le manga garde donc son ressort comique intact, mais il lui donne aussi un personnage un peu plus chargé, un peu plus usé, ce qui évite à ce nouveau départ de se réduire à une simple redite.
Autour de lui, le tome 1 implique surtout des présences de soutien. Antonin le Pieux joue un rôle important dans la relance de l’intrigue avec cette mission de restauration qui redonne à Lucius un cap très clair. Les autres figures existent à travers son rapport à elles, à son travail, à sa place dans Rome et à sa manière de comprendre le monde. Cela donne au livre une structure très nette. Et comme le personnage reste extrêmement bien tenu, cela suffit largement à faire vivre l’ensemble.
C’est sans doute là que Thermae Romae Redux reste le plus juste. Le manga sait que son cœur réside dans ce personnage, dans cette façon qu’il a de traverser le temps sans jamais perdre sa dignité, même lorsque la situation devient absurde. Lucius amuse, bien sûr, mais il ne se réduit jamais à un simple gag ambulant. Son amour du bain, son attachement à Rome et sa conviction profonde que le confort dit quelque chose d’une civilisation lui donnent une présence très particulière. Le tome 1 tient beaucoup à cela. À cette alliance entre la raideur du personnage, la finesse du décalage et le vrai plaisir qu’il y a à le voir transformer l’étonnement en invention.
Un dessin précis, avec juste ce qu’il faut de raideur pour servir le décalage
Visuellement, Thermae Romae Redux retrouve tout de suite ce qui faisait la singularité de la série. Mari Yamazaki dessine Rome avec un vrai souci du détail, du décor, de l’architecture et des corps, dans une approche qui donne tout de suite du poids au cadre. Les bains, les intérieurs, les vêtements, les visages, tout cela installe une matière très concrète, très lisible, qui ancre le manga dans quelque chose de solide. Ce soin donné à la Rome antique reste l’un des grands plaisirs du livre, parce qu’il donne au moindre déplacement de Lucius une vraie densité visuelle.
Ce réalisme sert très bien l’humour. Plus Lucius et son monde sont dessinés avec sérieux, plus le décalage fonctionne. Le manga joue beaucoup sur cette tenue presque sévère du trait, sur ces visages appliqués, sur cette manière de faire exister les thermes comme un sujet noble et presque sacré. À partir de là, le moindre détail venu du Japon moderne prend une saveur particulière. Le rire vient autant de l’idée que de la mise en image, parce que Yamazaki ne force jamais ses effets. Elle laisse la précision du dessin faire une partie du travail.
Il y a aussi dans ce trait quelque chose de très stable, très propre, qui convient bien à Redux. Le manga ne cherche pas la flamboyance ; il avance avec une lisibilité constante, une mise en page claire, un noir et blanc qui privilégie la lecture et l’expression. Cette retenue lui va bien. Elle laisse respirer les situations, elle soutient le comique d’observation, et elle donne au livre une élégance discrète, très en phase avec son sujet.
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