Avec l’arrivée de Coji-Coji dans le catalogue français de Mangetsu sous le label Koten, c’est une œuvre à part, longtemps restée hors de portée du lectorat francophone, qui trouve enfin une place légitime en librairie. Créé par Momoko Sakura, Coji-Coji ne ressemble à rien de familier, même pour un public rompu aux excentricités du manga japonais. Et c’est précisément ce qui rend cette publication aussi précieuse que déroutante.
Coji-Coji se déroule dans le Pays de Märchen, un monde absurde peuplé de créatures qui semblent évoluer selon des règles que personne ne cherche réellement à comprendre. Au centre de ce théâtre minimaliste, Coji-Coji lui-même. Un personnage calme et détaché qui traverse les situations avec une sérénité presque inquiétante. Il ne grandit pas, n’apprend rien, ne se remet jamais en question. Il observe, répond à côté, et laisse les autres se débattre avec leurs propres contradictions.
La force du manga tient dans cette posture radicale. Momoko Sakura ne raconte pas une histoire au sens classique, elle enchaîne des situations courtes, souvent anodines, où l’humour naît du décalage constant entre l’attente du lecteur et la réponse absurde du récit. Les dialogues sont simples, presque secs, mais toujours chargés d’un non-dit qui frappe juste. Derrière le dessin rond et enfantin, Coji-Coji parle de solitude, de conformisme, de règles sociales absurdes et de cette pression permanente à “fonctionner correctement” dans un monde qui ne l’est pas.
L’édition française proposée par Mangetsu s’inscrit dans une démarche patrimoniale claire. Le format respecte l’œuvre originale et met en avant sa singularité sans tentative de modernisation forcée. La traduction conserve ce ton volontairement plat, parfois déconcertant, qui fait tout le sel du manga. Rien n’est surjoué, rien n’est expliqué au lecteur. Coji-Coji ne cherche jamais à être aimable, encore moins à séduire. Il existe, tout simplement, et laisse au lecteur la liberté d’adhérer ou non à sa logique absurde.
Un monde immobile où tout le monde s’agite
Dans Coji-Coji, le récit adopte une forme circulaire, presque méditative. Chaque chapitre propose une situation autonome, une tranche de vie captée dans le Pays de Märchen, qui vient enrichir progressivement la perception de cet univers singulier. L’ensemble compose une chronique douce et absurde, où l’intérêt naît moins de l’enchaînement des événements que de la manière dont ils se présentent et se répètent.
Coji-Coji occupe une place centrale sans jamais s’imposer. Il traverse les scènes avec une constance tranquille, observant son environnement avec une lucidité déconcertante. Sa parole, simple et directe, agit comme un miroir tendu aux autres personnages. Là où ils s’interrogent, s’emballent ou cherchent à bien faire, lui répond avec une logique personnelle, stable, presque immuable. Cette stabilité crée un décalage permanent, et c’est dans cet écart que le manga trouve son rythme et son humour.
Autour de lui gravite une galerie de personnages immédiatement identifiables. Chaque habitant de Märchen existe à travers une manière d’être, une petite manie, une vision bien arrêtée du monde. Leurs interactions donnent naissance à des échanges courts, souvent imprévisibles, qui rappellent certaines conversations du quotidien, transposées dans un cadre légèrement déplacé. Rien n’est forcé, tout repose sur l’observation et la justesse du comportement.
L’écriture de Momoko Sakura se distingue par une grande économie de moyens. Les dialogues vont à l’essentiel, tout en explorant une réflexion qui n’a rien d’enfantin. Chaque situation s’installe naturellement, sans chercher l’effet immédiat, et laisse au lecteur le temps de saisir ce qui se joue entre les lignes.
Progressivement, Coji-Coji construit un univers cohérent, régi par ses propres règles. L’absurde y devient un langage quotidien, parfaitement intégré au fonctionnement du monde. Cette cohérence donne au manga une identité forte et reconnaissable, où chaque retour dans le Pays de Märchen procure une sensation familière, presque réconfortante.
À travers ses personnages et leurs échanges, l’œuvre dessine une vision du monde cocasse. Les situations prennent de l’importance par leur présence même, sans hiérarchie apparente. Tout cohabite sur un même plan, dans une harmonie étrange mais évidente, qui donne à Coji-Coji cette tonalité unique, à la fois accessible et profondément singulière.
Une simplicité graphique au service du regard
Le dessin de Coji-Coji s’inscrit dans une apparente évidence. Les traits sont ronds, épurés, presque enfantins, et les décors se réduisent souvent à l’essentiel. Cette simplicité visuelle ne relève pourtant ni de la facilité ni de l’approximation. Elle constitue le socle même de la mise en scène imaginée par Momoko Sakura, une autrice qui maîtrise parfaitement l’art de dire beaucoup avec très peu.
Les personnages se distinguent immédiatement par leur silhouette et leur expression. Un regard, une posture, un sourire figé suffisent à transmettre une émotion ou une intention. Le dessin agit comme un langage direct, même s’il a tendance à la surcharge. Ce trop-plein constant incite le lecteur à se concentrer sur les situations plutôt que sur leur mise en forme.
Les décors, volontairement sobres, fonctionnent comme des repères plus que comme des lieux détaillés. Ils situent l’action sans jamais l’enfermer. Le Pays de Märchen apparaît ainsi comme un monde esquissé par touches légères, suffisamment définies pour exister, suffisamment ouvertes pour accueillir toutes les situations. Cette économie graphique renforce l’universalité du propos et facilite l’immersion.
L’édition française proposée par Mangetsu respecte pleinement cet équilibre. L’impression met en valeur la clarté du trait, les contrastes sont nets, et la lecture se fait sans friction. Le format choisi laisse respirer les planches et préserve l’intention originale de l’autrice, sans artifice ni relecture graphique superflue. L’objet livre accompagne l’œuvre avec sobriété, dans une logique de transmission plus que de démonstration.
Dans Coji-Coji, le dessin ne cherche jamais à prendre le dessus sur le récit. Il agit comme un cadre calme, stable, au sein duquel les situations peuvent exister librement. Cette alliance entre simplicité visuelle et précision du regard confère au manga une identité forte et immédiatement reconnaissable, où chaque page invite à ralentir et à observer.
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