Il y a des jeux qui racontent la fin du monde en vers. D’autres la hurlent en cinématique. Et puis il y a Our World Is Ended, visual novel tokyoïte sorti sur Nintendo Switch en avril 2019, qui choisit de la vivre… en pyjama. Ou plus exactement, en studio de développement fauché, peuplé de codeurs pervertis, de seiyūs sous acide, et de dialogues qui semblent avoir été écrits entre deux canettes de Red Bull, sans relecture ni filtre.
Derrière cette façade colorée et son concept de réalité augmentée qui s’infiltre dans le monde réel, le jeu vous embarque dans le quotidien de Judgement 7, une petite équipe d’informaticiens en roue libre, dont le dernier projet de casque de RV se met à buguer d’une façon un peu trop littérale.
Mais plutôt que de construire une véritable tension narrative ou un commentaire malin sur la frontière entre virtuel et réel, Our World Is Ended choisit de s’enfoncer dans un déluge de vannes potaches, de sous-entendus gênants et de digressions interminables, quitte à en oublier pourquoi il est là.
La version occidentale publiée sur Switch est d’ailleurs amputée de près de 30% du contenu de la version japonaise “Judgement 7” — personnages absents, arcs narratifs tronqués — une coupe franche qui n’aide pas un scénario déjà très enclin à tourner en rond.
Reste à savoir si, malgré son air de fausse bonne idée, ce visual novel chaotique parvient tout de même à dire quelque chose de sincère sur la fuite dans le virtuel… ou s’il ne fait que bégayer une apocalypse au rabais.
La fin du monde selon les pires colocataires du Japon
Our World Is Ended commence comme un rêve d’otaku sous caféine : un studio de développeurs marginaux, planqués dans un quartier paumé de Tokyo, bosse sur un moteur de réalité augmentée révolutionnaire. À la tête de l’équipe Judgement 7, Reiji, programmeur laconique, observe avec un calme déprimé le chaos qui l’entoure : un directeur pervers notoire, une lycéenne sarcastique, un génie de l’IA sous médication, un scénariste maboule, et d’autres créatures sorties tout droit de l’imaginaire d’un auteur qui confond « excentrique » et « bruyant ».
Le jeu vous plonge alors dans un Tokyo parallèle, une réalité altérée par le programme “W.O.R.L.D.”, dans laquelle vos personnages rencontrent les projections numériques de leurs propres créations. L’idée a du potentiel — un affrontement méta entre fiction et réalité, entre auteurs et avatars — mais elle est rapidement noyée sous des torrents de dialogues superflus, de blagues sexuelles envahissantes et de monologues internes qui prennent un plaisir coupable à étirer chaque scène jusqu’à l’asphyxie.
Chaque personnage fonctionne comme un archétype otaku poussé à l’extrême. Aucun n’est réellement écrit pour évoluer, tous sont là pour incarner une dynamique de groupe volontairement instable : la comédie repose sur la surenchère constante, les insultes répétitives, les malentendus volontaires. Cela peut fonctionner cinq minutes. Mais sur plus de vingt heures de lecture, l’humour devient un bruit de fond, étouffant toute tentative d’émotion sincère ou de drame.
Et c’est là tout le paradoxe de Our World Is Ended : le jeu veut parler de frontières floues entre les mondes, du rapport à la création, de l’angoisse de l’effacement. Mais il sabote systématiquement ses moments les plus forts avec un clin d’œil gênant ou une punchline mal placée.
À force de multiplier les exubérances sans jamais construire de vrai lien humain, Our World Is Ended perd son joueur dans un chœur de voix bavardes qui ne disent plus rien. Même les moments de gravité — qui existent — tombent à plat, désamorcés par la dissonance tonale d’un jeu incapable de choisir entre satire, introspection ou pur délire.
Une lecture imposée avec obligation de rire
Our World Is Ended est un visual novel dans sa forme la plus rigide : aucune exploration, aucune interaction en dehors de la lecture, et très peu de choix narratifs réellement impactants. Vous avancez au fil d’un long tunnel textuel, ponctué de CG fixes, de portraits animés et d’arrière-plans dessinés à la main. Le tout se veut dynamique, mais reste désespérément linéaire.
Le seul élément qui vient briser la monotonie est le S.O.S. (Selection Of Soul) : un système de choix en temps limité, où plusieurs phrases défilent rapidement à l’écran, vous obligeant à cliquer sur celle qui vous semble pertinente… ou drôle. Sur le papier, cela rappelle les impulsions improvisées de 428: Shibuya Scramble ou les délires textuels d’un Zero Escape.
Dans la pratique, c’est un gimmick — superficiel, mal calibré, rarement décisif.
La plupart du temps, ces choix modifient à peine la réplique suivante. Les rares conséquences tangibles se résument à des variations de ton, voire à des CG optionnelles. Pas de routes multiples. Pas de vraie structure ramifiée. On est très loin du visual novel moderne qui mise sur la relecture, les embranchements et la cohérence systémique.
Ici, c’est une route. Une seule. Et vous la suivrez, que ça vous plaise ou non.
Côté rythme, le jeu souffre de son autosatisfaction. Il multiplie les scènes de groupe, les blagues de vestiaire, les références méta aux jeux vidéo et aux clichés du genre… jusqu’à la saturation. Les moments forts — souvent liés aux bugs de réalité ou à l’apparition de personnages “virtuels” — existent, mais sont systématiquement noyés dans un flux de dialogue qui ne sait pas s’arrêter.
On ressent l’envie d’innover, de dynamiser le genre. Mais le résultat est une mécanique plus contraignante qu’intéressante, où l’interactivité n’est qu’un prétexte à prolonger la logorrhée.
Il aurait suffi de couper 30% du texte, de renforcer la tension dramatique, d’oser quelques vrais carrefours narratifs. Au lieu de ça, Our World Is Ended reste un visual novel de façade, qui veut faire du bruit, mais dont la mécanique tourne à vide.
Un enrobage séduisant pour un cœur bavard
S’il y a bien un domaine où Our World Is Ended séduit sans ambiguïté, c’est celui de sa direction artistique. Les personnages dessinés par E-ji Komatsu, tous exagérément expressifs, stylisés et colorés, donnent immédiatement le ton : un anime autoparodique sous acide, à mi-chemin entre le doujin aguicheur et la série B technopop.
Le trait est précis, les poses exagérées, les expressions faciales nombreuses. On sent la patte d’un illustrateur qui s’amuse, sans pour autant tomber dans le mauvais goût graphique.
Chaque membre du casting se distingue par une silhouette forte, des couleurs identifiables, et une posture immédiatement lisible. Malheureusement, la répétition constante des sprites, et l’absence quasi-totale d’animation réelle (hors effets ponctuels de surimpression ou d’écran qui tremble) finit par trahir la limite budgétaire du projet. On regarde une scène comme on tournerait les pages d’un manga statique, sans réelle évolution de mise en scène au fil des heures.
Les décors sont fixes mais détaillés. Représentations stylisées d’un Tokyo un peu trop propre, un peu trop générique, traversé de bugs numériques et d’interférences visuelles à mesure que le monde réel et le virtuel s’interpénètrent. Ces moments de distorsion visuelle, bien qu’assez rares, apportent les seuls véritables pics de mise en scène, visuellement réussis, mais trop vite oubliés.
Côté son, la bande-son de Our World Is Ended oscille entre le techno-pop léger et des nappes d’ambiance synthétiques, plutôt bien intégrées, sans jamais devenir mémorables. Aucun thème ne s’impose vraiment, mais l’ensemble est propre, adapté au ton parfois hystérique, parfois inquiet du récit.
Le doublage japonais, lui, est omniprésent et d’excellente qualité. Chaque personnage dispose de sa voix propre, souvent volontairement caricaturale (pervers déchaîné, ingénue sous hélium, tsundere vociférante). Le casting vocal ne fait pas dans la dentelle, mais offre un professionnalisme certain, et contribue à rendre les personnages immédiatement identifiables — même si leur dialogue tourne souvent à vide.
Au fond, Our World Is Ended affiche une enveloppe séduisante, mais dont le contenu peine à se renouveler sur la durée. Une façade anime bien léchée, montée sur des rails qui grincent.
Une édition fantôme, des contenus amputés
Our World Is Ended sur Nintendo Switch est une version singulière. Non pas une édition définitive, mais une adaptation partielle de l’original japonais “Judgement 7”, paru initialement sur PS Vita. Problème : environ 30 % du contenu narratif a été coupé pour cette localisation occidentale, dont l’ensemble des chapitres additionnels, des scènes bonus, et de nouveaux personnages censés enrichir les arcs secondaires.
Le résultat, c’est un jeu qui se présente comme complet, mais qui donne constamment l’impression de tourner autour de zones vides. Des sous-intrigues à peine esquissées, des transitions brutales, des révélations précipitées… Tout cela trahit les coupes éditoriales et rend la progression plus heurtée qu’elle ne devrait l’être.
D’un point de vue technique, le jeu tourne correctement sur Nintendo Switch, avec des temps de chargement courts, une interface fluide et une lecture de texte confortable. Aucun bug critique à signaler, et le portage reste stable autant en docké qu’en portable.
Mais aucune option d’accessibilité n’est proposée : pas de choix de polices, pas de paramétrage de la vitesse d’affichage, pas de filtre visuel. On est dans une configuration standard, fonctionnelle mais austère.
Le jeu propose un système de galerie permettant de revoir les CG, les musiques et les voix débloquées au fil de la progression, mais c’est à peu près tout. Il n’existe aucun mode alternatif, aucun bonus de relecture, et surtout, aucune véritable route alternative. Une fois l’histoire terminée, elle l’est. Sans rejouabilité, sans new game plus, sans alternative scénaristique.
Quant à la localisation anglaise, elle oscille entre le correct et le gênant. Certaines phrases semblent traduites mot à mot, sans adaptation culturelle, donnant lieu à des dialogues mécaniques, parfois difficilement compréhensibles, surtout dans les scènes à double sens ou les blagues typiquement japonaises.
C’est d’autant plus problématique que le jeu repose presque entièrement sur ses textes.
En résumé, Our World Is Ended sur Switch n’est pas seulement une version allégée. C’est une œuvre incomplète, déséquilibrée par des choix éditoriaux discutables, et privée de la densité qu’elle affichait dans sa version japonaise intégrale.
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