Développé par HambreD et publié par eux-mêmes, 9 Years of Shadows est un metroidvania indépendant ambitieux, issu d’un studio basé à Jalisco au Mexique. Avec une équipe d’une vingtaine de personnes — un effectif conséquent pour un projet indépendant —, les attentes étaient élevées dès son annonce. Disponible sur Nintendo Switch, le jeu entend mêler exploration classique, narration poétique et direction artistique flamboyante.
Oscillant entre hommage aux classiques du genre et quête d’une identité propre, 9 Years of Shadows multiplie les idées neuves, parfois avec brio, parfois avec maladresse. Loin d’être un simple pastiche rétro, il cherche à inscrire sa singularité dans un genre déjà saturé de chefs-d’œuvre.
Mais cette quête de lumière parvient-elle à percer la lourde brume des ambitions inabouties ?
Les couleurs volées par la douleur
9 Years of Shadows vous invite à suivre Europa, une jeune femme broyée par une tragédie ancienne : la mort de ses parents, consumés par une mystérieuse malédiction qui a lentement vidé le monde de ses couleurs. Depuis ce jour, l’ombre a tout recouvert, étendant son voile de désespoir jusque dans les moindres recoins du Talos, une forteresse énigmatique devenue le berceau de la corruption.
Le récit s’ouvre en noir et blanc, avec une esthétique dépressive qui saisit immédiatement. Le silence des teintes, la tristesse du décor : tout respire la perte et l’abandon. Mais très vite, l’apparition d’Apino, un ourson volant aux pouvoirs mystérieux, ramène les couleurs dans le monde et insuffle un fragile espoir au voyage de l’héroïne.
Si le point de départ semble classique, 9 Years of Shadows distille une symbolique puissante autour du deuil, de la reconstruction et de la persévérance. Chaque rencontre, chaque dialogue avec les habitants du théâtre caché dans le Talos — artistes, musiciens, acteurs — vient nourrir le lexique de l’expression artistique qui imprègne tout le jeu. C’est dans l’art, sous toutes ses formes, que les survivants cherchent à redonner sens à un monde englouti.
Cependant, cette profusion d’idées, entre couleur, musique, théâtre et peinture, n’est pas toujours canalisée. À force de multiplier les axes symboliques, le jeu dilue un peu son propos initial, et l’impact émotionnel de cette quête intime s’en trouve légèrement émoussé.
Reste une belle histoire de renaissance intérieure, portée par une écriture simple mais sincère, et une héroïne qui, malgré ses silences, parvient à incarner la lutte obstinée contre l’effacement.
Le chant brisé des chevaliers de lumière
9 Years of Shadows emprunte les fondations classiques du metroidvania, tout en y injectant une multitude d’idées singulières, souvent audacieuses mais parfois maladroitement exécutées. Le cœur du gameplay repose sur une exploration du Talos en constante évolution, où la récupération de pouvoirs et l’acquisition d’armures élémentaires rythment votre progression.
Le jeu renoue avec un certain minimalisme structurel : pas de montée en niveaux ni d’expérience à accumuler. Chaque victoire ne vous apporte que de l’argent ou des partitions, échangeables contre des améliorations de santé et d’endurance. Ce retour aux sources, évoquant l’époque de la Game Boy Advance, pourra séduire les puristes, mais risque aussi de frustrer les amateurs d’évolution RPG plus moderne.
L’une des grandes idées du jeu réside dans le système d’armures élémentaires, inspiré des chevaliers du Zodiaque. Chaque armure protège contre un environnement hostile : feu, poison, immersion sous-marine… Mais là où l’originalité aurait dû enrichir l’expérience, elle devient rapidement un fardeau. L’obligation fréquente de changer d’armure pour surmonter des obstacles spécifiques brise le rythme, ralentit l’exploration et transforme parfois la fluidité du parcours en un pénible jeu de menus.
Le système de combat, en revanche, offre de réelles satisfactions. La hallebarde d’Europa, maniable et fluide, permet d’enchaîner des combos agréables, tandis qu’Apino propose une attaque à distance originale puisant directement dans vos points de vie. Ce choix audacieux — sacrifier sa propre vitalité pour triompher — aurait pu imposer une tension permanente. Mais la possibilité de se soigner à volonté en câlinant Apino atténue cette prise de risque, rendant l’ensemble paradoxalement moins oppressant qu’espéré.
L’absence de véritable danger, combinée à une difficulté globalement modérée, renforce l’impression que 9 Years of Shadows privilégie la contemplation à la tension, quitte à émousser la portée dramatique de ses mécaniques.
Sous ses atours éclatants, le jeu dévoile donc un gameplay riche en idées mais inégal dans son exécution, alternant éclairs de génie et maladresses frustrantes.
Les fresques d’une lumière éphémère
Visuellement, 9 Years of Shadows est une déclaration d’amour au pixel art. Chaque recoin du Talos est minutieusement dessiné, porté par des couleurs vives et tranchées qui contrastent magnifiquement avec l’introduction en noir et blanc. Les environnements, bien que parfois répétitifs, offrent de véritables instants de grâce où la lumière semble repousser la morosité ambiante.
La direction artistique parvient ainsi à installer une atmosphère onirique, où la palette éclatante n’éclipse jamais la mélancolie sous-jacente du récit. Les animations, notamment celles d’Europa et d’Apino, bénéficient d’un soin particulier, renforçant l’attachement au duo et apportant une fluidité discrète aux déplacements.
Malgré cette réussite esthétique, la variété des décors reste en retrait par rapport aux ambitions initiales. Les zones du Talos, bien qu’élégantes, finissent par se ressembler, et le bestiaire limité renforce l’impression d’une richesse visuelle parfois sous-exploitée.
La bande-son, thématiquement au cœur de l’expérience, alterne entre inspirations orchestrales et ambiances éthérées. Si certaines compositions réussissent à porter les émotions du voyage, d’autres, malheureusement, peinent à marquer durablement. Les thèmes principaux, pourtant liés à la mécanique même de l’univers diégétique (partitions, sauvegardes musicales), auraient mérité une emphase plus puissante pour pleinement inscrire l’aventure dans la mémoire auditive du joueur.
Reste que dans ses meilleurs instants, 9 Years of Shadows propose des tableaux vivants, où chaque salle, chaque note, chaque éclat de couleur semble murmurer une fragile promesse de renaissance.
Les promesses égarées dans les couloirs du Talos
Au-delà de son esthétique maîtrisée, 9 Years of Shadows tente d’enrichir son expérience par des ajouts périphériques censés densifier la traversée du Talos. L’introduction de quêtes annexes confiées par les artistes du théâtre propose ainsi quelques respirations narratives et l’opportunité d’approfondir l’univers. Pourtant, ces missions secondaires, souvent limitées à de simples échanges ou à la recherche d’objets cachés, peinent à s’élever au-dessus de l’anecdotique.
La structure du Talos, bien qu’ample, souffre d’un certain vide exploratoire. Si la collecte de partitions et l’amélioration des capacités de santé et d’endurance apportent une motivation supplémentaire, l’absence de contenu vraiment marquant en dehors de la trame principale finit par affadir la curiosité initiale.
Côté technique, la version Nintendo Switch s’en sort honorablement. La fluidité est globalement constante, les temps de chargement restent brefs, et aucun bug majeur ne vient entacher l’aventure. Seules quelques imprécisions dans les collisions et une certaine raideur dans l’animation des changements d’armures peuvent troubler la dynamique par instants.
En termes de durée de vie, 9 Years of Shadows propose une expérience solide pour un metroidvania indépendant : comptez entre huit et dix heures pour atteindre le générique final, davantage pour les complétistes désireux de récupérer toutes les partitions et de débloquer l’ensemble des améliorations.
Sous ses dehors flamboyants, le Talos cache donc autant de trésors lumineux que de couloirs vides, oscillant sans cesse entre l’émerveillement d’une idée nouvelle et la déception de sa mise en œuvre parfois inaboutie.
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