Sur Nintendo Switch, Astérix et Obélix Heroes tente une incursion inattendue dans l’univers vidéoludique en proposant un RPG Deckbuilder, adaptation libre de la bande dessinée mythique d’Uderzo et Goscinny. Aux commandes, Gamexcite et JumpGate AB, deux studios aux trajectoires discrètes, l’un spécialiste du mobile, l’autre auteur de titres anecdotiques pour consoles.
Pour leur première relecture des aventures gauloises, les équipes prennent le parti d’un format atypique, bien éloigné des adaptations classiques d’Astérix. Une ambition intrigante sur le papier, évoquant au loin la structure de certains titres japonais comme Super Dragon Ball Heroes. Mais très vite, la potion magique se dissipe : derrière l’audace du choix, Astérix et Obélix Heroes révèle des limites criantes, incapables d’égaler ses modèles ni même de satisfaire pleinement sa cible principale.
Entre bonne volonté et maladresses structurelles, cette épopée vidéoludique laisse un goût étrange, mêlant l’affection sincère pour la licence à une exécution laborieuse.
Quand l’aventure devient un parchemin sans relief
Astérix et Obélix Heroes vous embarque dans une quête inédite, où César, toujours avide de domination, tente cette fois de s’emparer du trésor de Toutatis. À vous d’empêcher ses desseins, guidés par les deux irréductibles Gaulois et une poignée d’alliés iconiques. L’intrigue, sans être désagréable, se contente d’effleurer l’univers sans jamais en capturer l’esprit farceur et l’énergie irrévérencieuse qui faisaient la sève de la bande dessinée.
Entre chaque mission, des dialogues viennent ponctuer la progression, dévoilant quelques scènes de la vie quotidienne des héros ou introduisant de nouveaux compagnons. Leur écriture, respectueuse du ton originel, parvient à conserver la colorimétrie et le style propre à la BD, mais souffre d’un cruel manque de mise en situation. Ici, pas d’entrées en matière vivantes, pas de petits films animés pour accueillir les néophytes : uniquement des échanges statiques, qui supposent une familiarité préalable avec l’univers.
Et c’est bien là l’une des failles majeures. Le titre semble ignorer que son public principal — les enfants de sept à treize ans — n’a plus le lien intime avec Astérix qu’avaient leurs aînés. Une brève introduction animée, une contextualisation plus généreuse auraient sans doute permis d’ouvrir davantage la porte aux nouveaux venus.
Pour les connaisseurs, la promenade est plus plaisante. Gaule, Égypte, forêt des Carnutes, Bretagne, Rome et territoire viking s’offrent à la découverte, dans un balancement constant entre nostalgie et aventure. Une vingtaine de héros emblématiques rejoignent la lutte, et même si la magie n’opère jamais complètement, retrouver ces visages familiers conserve une part de charme discret.
Quand les plateaux figés freinent l’élan gaulois
Sous ses dehors de RPG Deckbuilder, Astérix et Obélix Heroes cache une structure de jeu désastreusement rigide, incapable d’épouser la vitalité de son univers d’origine. Chaque région emblématique — de la Gaule à Rome en passant par l’Égypte — est fragmentée en une dizaine de niveaux, où l’objectif reste invariable : atteindre et vaincre le boss local.
Mais loin d’emprunter aux standards modernes du genre, le titre choisit une voie étrange : reproduire des plateaux de jeu de société, où les héros se déplacent sous forme de pions, avançant de case en case selon un parcours vaguement stratégique. Si plusieurs routes sont parfois proposées, l’absence de retour arrière et l’inutilité de la majorité des cases réduisent rapidement cet embryon de liberté à une suite d’itinéraires forcés.
Pire encore, aucune animation, aucun dynamisme ne viennent habiller ces plateaux. Les déplacements sont mécaniques, les événements fixes, et très vite, chaque session se ressemble, condamnant le joueur à une répétition stérile. Car pour progresser, il ne suffit pas de traverser les cartes : il faut accumuler des étoiles, obtenues en combattant tous les ennemis… ce qui impose de refaire plusieurs fois les mêmes parcours, sans variation, sans surprise, jusqu’à la saturation.
L’absurdité du système culmine lorsqu’il devient nécessaire d’atteindre certains points précis avec des personnages spécifiques, à un niveau d’expérience donné, sans qu’aucun indice ne soit fourni en amont. Un procédé frustrant, d’autant plus impitoyable pour le jeune public auquel le jeu semblait vouloir s’adresser.
Face à une telle conception, l’évidence s’impose : Astérix et Obélix Heroes ne sait jamais sur quel pied danser, hésitant entre hommage ludique et recyclage d’idées éparses, sans jamais parvenir à enraciner son gameplay dans une logique cohérente ou enthousiasmante.
Quand la magie de la BD peine à colorer des mondes figés
À défaut de révolutionner son approche visuelle, Astérix et Obélix Heroes parvient tout de même à rendre hommage à son matériau d’origine lors des séquences de dialogues. Les personnages sont joliment animés, les échanges sont clairs, respectueux du style graphique d’Uderzo, et baignent dans une atmosphère visuelle cohérente, chaleureuse et fidèle.
Mais sitôt sorti de ces parenthèses esthétiques, le tableau se ternit. Les plateaux de jeu, censés incarner les différentes régions du monde d’Astérix, manquent cruellement d’âme. Pas d’animations, pas d’interactions véritables avec l’environnement : seulement des pions qui se déplacent sur des cases, dans un silence presque clinique, loin de l’énergie bouillonnante des bandes dessinées.
Cet immobilisme visuel, couplé à la répétitivité extrême des décors, finit par anesthésier toute velléité d’émerveillement. Chaque environnement, malgré sa promesse de diversité géographique, finit par se ressembler, écrasé sous le poids d’une direction artistique paresseuse, incapable de ranimer le souffle de l’œuvre qu’il prétend célébrer.
La bande-son, sans être désagréable, se contente de remplir l’espace, sans jamais devenir moteur d’émotion ou d’élan. Pas de grands thèmes épiques, pas de clins d’œil sonores malicieux à l’univers d’origine. Juste une toile de fond sonore fonctionnelle, sans aspérités, comme si la musique elle-même avait renoncé à galvaniser les troupes.
Quand les bonnes idées se perdent dans une exécution brouillonne
Sous son ambition affichée, Astérix et Obélix Heroes trahit rapidement des limites structurelles qu’il ne parvient jamais à dépasser. En cherchant à s’adresser aux jeunes joueurs, le titre manque sa cible en négligeant d’offrir une véritable initiation à l’univers, et en imposant des mécaniques de progression lourdes, frustrantes et opaques.
La rejouabilité, au cœur du système d’étoiles, se transforme rapidement en contrainte absurde, forçant à refaire plusieurs fois les mêmes niveaux sans la moindre variation pour espérer franchir des paliers artificiels. Un choix de game design déconnecté de la patience naturelle des enfants, et qui fatigue d’autant plus les joueurs adultes qu’il trahit un manque cruel de vision d’ensemble.
Le moteur de jeu, s’il reste techniquement stable, peine lui aussi à masquer ses faiblesses : pas d’animations contextuelles sur les plateaux, pas de véritables événements dynamiques, juste une répétition mécanique des parcours, sans invention ni légèreté.
Et pourtant, en dépit de ces maladresses, le cœur du jeu n’est pas totalement vide. Le gameplay de Deckbuilder, bien que simplifié à l’extrême, propose une approche accessible, avec des cartes claires, des effets lisibles, et une stratégie élémentaire adaptée aux plus jeunes. Chaque héros dispose de sa capacité propre, chaque carte s’intègre dans un ensemble compréhensible, et malgré des déséquilibres flagrants, l’envie d’impliquer le joueur dans des micro-décisions stratégiques reste tangible.
Mais comme tout dans Astérix et Obélix Heroes, ces bonnes intentions échouent à trouver un terreau fertile. L’effort est là, perceptible, sincère — mais il s’effondre sous le poids des concessions, des choix douteux, et d’une exécution inaboutie.
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